A cerca, voyage à Tuminu - COLLECTIF

A cerca, voyage à Tuminu, nouvelles bilingues corse/français, 80 p. 12 € ( 2012)

Couv a cerca

A CERCA
Le voyage à Tuminu.
Operata Culturale
Œuvre d'écriture collective

Préface de Marie-Jean Vinciguerra

                      
Le préfacier est le paradoxal accompagnateur d’un voyage auquel il n’a pas participé. Usurpant sa part de Paradis, il s’apparenterait plutôt à l’ouvrier de la onzième heure.
 A Cerca ou Le voyage à Tominu a été imaginé par une étrange confrérie, cette Operata, qui, par la miraculeuse juxtaposition d’aventures spirituelles singulières, de créations libres, signe une œuvre collective, bien indivis d’une communauté de poètes et d’artistes.  Déjà, il y a deux ans, sous le signe emblématique des surréalistes Cadavres exquis et d’un merveilleux poème de Tristan Cabral, La Saint-Jean, le souffle de l’inspiration individuelle s’était fondu dans l’ample respiration d’un poème polyphonique chanté en corse et en français, Pierres anonymes, Petre senza nome. Pourquoi les pierres ? Il ne s’agissait certainement pas d’obéir à un mot d’ordre, mais plutôt de répondre de manière personnelle à une seule injonction : mettre notre âme d’insulaire en résonance avec un élément essentiel, ce blason lapidaire, qui, du galet à la stèle, hante notre imaginaire.
 Cette fois, l’Operata se met en marche, à l’extrême bout d’une terre, vers des lieux familiers, pourtant lourds de secrets : un village face à la mer, Tominu, un tombeau, une source, un lavoir, une oliveraie, une église. …Quel sens donner à cette signalétique qui pouvait laisser croire à quelque jeu de piste  ou aux étapes programmées d’un pèlerinage de ringraziamentu. A Cerca, cet itinéraire suggéré, se veut essentiellement prétexte à une aventure  toute d’intériorité, car, comme disait Ségalen, « le vrai voyage est un voyage au-dedans de soi ». Le trésor, chacun, athée ou croyant, le porte en lui, mais pour le découvrir, il doit se mettre en route vers ces lieux que l’on dit inspirés, tout simplement parce qu’ils vous inspirent. Cerca circatoghia-quête et Quête- peregrinazione peregrina-pérégrination insigne-voici, au terme de cette exploration, l’ Operata, ces textes ex-votos, qui, dans l’expression même de leurs révoltes, sont autant d’actions de grâce : double hommage à l’Île et à la Poésie.
Ecoutons ces voix contrastées et fraternelles. Elles donnent  sens à une aventure partagée, qui, pour être littéraire, n’en est pas moins éminemment spirituelle.

Ugo Pandolfi fait entendre sa voix sarcastique. Un saint patron qui reste de marbre devant une jolie brune qui joue de l’escarpin, Tominu, « en panne de connexion » est bien au bout du monde. Fi de la table d’orientation ! La mer, immense, vous éblouit.

Vibrant de paroles empennées de soleil,  sur les chemins de l’Etre, le chant liturgique de Lucia Santucci !

Anna Albertini est venue jusqu’à Tominu, avec sa colère, des mots qui cinglent et sa rude tendresse. Elle entend ce que disent les morts et les oliviers. Elle a pris le parti de la sobriété, rien ne valant un long regard sur les îles. Elle reçoit sa récompense : la lumière qui se suffit à elle-même.

Francesca Weber Zucconi est amoureuse des mots. S’enchantant de leur brillance, elle nous entraîne dans les chatoiements d’une croisière à laquelle auraient été invités Paul Morand et Jean Lorrain. L’escale de Tominu devient le lieu des prodiges. La partie de plaisir se mue , sous les yeux de Gorgone, en voyage au pays du fantastique. Francesca ,mazzera, sœur d’Ondine et de la Lorelei, nous initie aux Arcanes de l’œuvre au noir.

Jean-Pierre Santini, à chaque station de sa marche, sous le vent en tempête,  nous fait ressentir l’absence dont se vêt la mort. Pourtant, la vie palpite dans chaque élément du monde- et le poète s’en émerveille :

                                                                    Au bal de l’oliveraie
                                                                    Les femmes sont belles
                                                                    Elles rient à corps perdu
                                                                    Près du tombeau ouvert

                  
Jean-Paul Ceccaldi fait dans une allègre chanson à boire un pied-de-nez à la mort.

Maria-Anghjula Antonetti-Orsoni, voix franciscaine de respect et de célébration des choses qui sont et de celles qui furent.
 Paroles justement mesurées qui effleurent le monde. Petites flammes de vie, lumières protégées de la paume.  

Guidu Benigni stigmatise le feu assassin et la mise à sac de sa terre. Le poète pleure l’errance de sa navicella démâtée. 
Lamentu et rimbeccu. Chant de déploration et d’imploration avec des mots de douceur et d’âpreté.
Désir d’une aube, après la traversée de l’enfer.

Hélène Mamberti nous entraîne, loin de Tominu, dans les soubassements de notre imaginaire, une aventure insolite et éprouvante, les dédales d’un monologue intérieur. Qui est cet il, qui, sans boussole ni fil d’Ariane,  Sisyphe kafkaien, ne cesse de creuser un lieu cauchemardesque ? Quel est le sens de ce travail infernal ? Avalé par une avalanche de boue, dans le ventre pourri  de la terre, lavé par l’eau glacée d’une rivière souterraine, il parle.  Est-il mort ? Le courant l’emporte. Souvenir apaisant du vieux lavoir du village,  rumeur du vent dans les oliviers…  Sommes-nous dans un rêve ? Lumière et bruit d’ailes. Apparition d’Hermès Trismégiste. Traversée dantesque de tunnels. Sensation de détachement. Les phrases de feu de La Table d’Emeraude s’inscrivent dans une  mémoire cahotique :«Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas ».
Hermès s’efface.Dans une rose de lumière resplendit la Vierge Marie, la Mère protectrice.
Dilution des souvenirs , abolition du temps. Il n’y a plus de retour. plus de Table d’Orientation .
La question reste posée. Où est le sens ?
Le voyage d’initiation hermétique a-t-il débouché,  par la grâce rêvée de  Notre Dame du Bon Voyage, sur la Révélation ? 
Les archétypes du mythe ont-ils flambé dans le buisson ardent de la Mystique?

Dominique Casaux ( Chez  elle, « di Casa »,  à Tominu) n’a besoin ni d’équerre ni de compas pour exprimer sa connivence avec le paysage marin, la constellation en abyme des  îles de Finocchiarola et Capraia. Elle tire de son seul crayon le sang fruité de la Terre-Mère. Le galbe du tombeau des Orlandi gardé par le cyprès, l’effroi des oliviers sous le vent, les niches désertées de l’église, la chair de l’eau androgyne dans un jardin de pierre et de silence, tout s’illumine dans L’0Euvre au rouge.  De sa main entrouverte, La Dame du Bon Voyage épand sur la procession sa grâce.

Après tant d’épreuves, de prodiges et d’incantations, n’était-il pas rafraîchissant pour nos pèlerins de l’Operata d‘entendre
la chanson de Norbert Paganelli, cette petite musique, tendre et pudique, qui dit avec une malicieuse fantaisie la mélancolie de notre condition humaine. Ne nous donne-t-elle pas aussi, sans en avoir l’air, la clef du sens de notre Quête et du trésor découvert au terme du voyage :

                                                    La plénitude seule
                                                    Enchaîne la quiétude
                                                   Aux espaces sans mesure
                                                
                                                    Hè cusì chè no faremu

                Marie-Jean Vinciguerra

 

Aucune note. Soyez le premier à attribuer une note !

Ajouter un commentaire
Code incorrect ! Essayez à nouveau