Alice aux non-lieux d'une île morte - Jean-Pierre Santini

Alice aux non-lieux d'une île morte - 62 pages, 8€

 

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L’auteur en question avait nommé « Alice », un personnage de femme.

Alice explorerait l'espace.

L'intrigue se nouerait au fur et à mesure. Personne, pas même l'auteur, ne devait connaître la suite des évènements.

Au commencement donc était Alice insérée au fil des premiers mots dans un labyrinthe végétal où elle dépose la trace subtile de ses pas. Elle va sans savoir où car rien ne lui est indiqué. Par endroits, des cistes calcinés entravent son chemin, accro-chent le tissu de sa robe, égratignent ses bras.

 Les horizons se sont perdus, absorbés par une plaie béante d'où s'évade la lumière.

Illustration : Agnès Accorsi. Capture d’écran de la vidéo « Police » (2005).

 

EXTRAIT 1 - page 11

Alice cheminait dans la végétation ondoyante. Elle allait en direction de la mer. Elle disparaissait parfois pour réapparaitre un peu plus loin.

Elle avait pris l'habitude de grandes randonnées là où ne passait plus personne. Elle pressentait un regard autour d'elle, quelque chose d'englobant qui la possédait, lui donnait sens et la justifiait. Elle prenait peur, interrompait sa course et se blottissait sous un rocher profond, bouche minérale aux lèvres déchiquetées par les vents actifs. Bras noués autour des jambes repliées, corps rassemblé dans sa position fœtale, regard clos sur les genoux, elle pleurait longtemps sans mesurer sa peine ni percevoir le bruit des sanglots, ce bavardage du malheur. Morte et vivante dans sa conque de pierre, elle était dépositaire des derniers mots, des derniers rêves, sur ce territoire déserté de toute présence humaine.

Elle se sentait absolument seule, personnage de papier abandonné à la marge. Quand elle hurlait, personne ne pouvait l'entendre. La pesanteur organique du couvert végétal absorbait aussitôt son cri de détresse.

Bras tendus, mains tremblantes, elle criait à gorge déployée, façonnant une prière rageuse. Le souffle brûlait les poumons, déchirait le larynx, écartelait les mâchoires, s’évadait enfin dans le silence obtus où vont toutes les choses dites et toutes celles que les mots n’habitent pas.

Elle demeurait ainsi, pétrifiée, statue vibrante, nervurée, habitant de sa masse sombre la lividité du ciel. Ses veines gonflées à l’extrême, à fleur de peau, veines battantes à son cou tendu et à ses tempes, étaient parcourues d’intermittentes repta-tions. Lents, lourds et fragiles jaillissements d’énergie. Flux captif et fascinant qui appelle aux lèvres le goût du pourpre et de la grenadine.

EXTRAIT 2 - page 14

 

Depuis des heures, des jours et des nuits, une éternité peut-être, Alice cherchait l'homme qu'elle aimait. Était-il sorti de la maison qu'il habitait seul ? Il ne lui avait rien dit. D’ailleurs, il ne lui disait jamais rien. Mais ça lui allait. C’était bien. Elle lisait en lui et c'était suffisant.

Parfois, en dévalant la pente, elle hurlait quel-que chose qui aurait pu être son nom, mais c’était un cri inaudible, bloqué par l’extraordinaire silence qui partout, patiemment, s’est déposé, amortissant les chocs, les souffles et les rythmes. Les paroles succombaient dans cet univers mutique comme les sources mélancoliques ou les ruisseaux incisifs aux failles de la terre.

Les mots s'absentaient longuement. Alors, il ne lui restait plus que la marche forcée ou la course éperdue pour se sentir vivre. Et quand les mots revenaient en foule, elle ne savait plus très bien quel était son propre nom. Celui d'Alice se réinstallait doucement, mais le nom de l'autre toujours pas. Elle le recherchait désespérément dans ce pays hostile à force de silence. Elle avait vécu avec lui une suite de vies minuscules. Le temps était devenu perceptible, presque pâteux, au point qu’ils s’étaient résignés à se dire le moins de choses possible, tout juste le strict nécessaire pour marquer leur raison d’être encore là, presque sans mémoire, dans un monde vacillant.

Un sentiment ancien de solitude veillait en elle, l’épiait, la guettait, attendait qu’un peu d’espoir se lève pour la rappeler à l’ordre fatal du temps.

Être seul, c’est ne rencontrer jamais personne, un bout d’humanité, même monstrueuse, qui fasse miroir. Alors, elle devait être seule depuis longtemps. Absolument. Seule malgré les frôlements, les feulements audibles dans une aube interminable, malgré la terre qui respire en secret, grouillante de vies insaisissables et minuscules, vies agitées et microscopiques, peuplades infimes des cailloutis et des poussières, des humus et des tumulus, de l’humide et du sec, du chaud et du froid, vies fragiles qui portent toute la vie, toutes les vies, les alimentent, les organisent, les justifient peut-être en attendant que les corps complexes ne retournent au destin vibratile de la paramécie et, plus tard encore, à l’éternité dansante des poussières.

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Date de dernière mise à jour : 19/07/2019