Campà - Anna Maria Celli

Campà - 60 pages, 8 €

 

Couv 1ere campa

Cette chance indécise et précise de pouvoir égrener sans hésiter les mots les plus simples, les plus lourds de sens aussi, constituant cette parole « première » comme on dit des peuples premiers, ce qu’après tout nous sommes… c’est la chance d’Anna Maria Celli, qui, à l’instar de Marie Susini, réussit le tour de force d’écrire « en corse » avec le vocabulaire de la langue française, proclamant par là-même, de toute la puissance de sa poésie de haut vol, sa belle et fière « corsitude ».   (Copyright dumenicumicheli ottavi)

Illustration Agnès Accorsi - « Fleur 1, 2006, crayons de couleur aquarelle, feutre sur papier et fibre de verre, 15x15)   

   

EXTRAIT 1 - Fronte alta - page 9

Fronte alta

La montagne te force à lever la tête
Elle ne sait rien ni de l’attente ni de l’absence
Ni des guerres
Elle est
Te rend à ce que tu es
Rien ne lui échappe de ton souffle

Petit bête au front haut 
Du pouls dans ta veine
De tes prières éblouissantes
Ce que tu sacrifies sur l’autel
Ce que tu mises sans compter
Elle sait tout
De tes pensées souterraines 
Ce que tu as volé parmi les offrandes
Ce que tu as caché dans ton dos
Pour briller dans l’œil de ta superbe 
Crois-tu pouvoir la vaincre de fables ? 
Tu n’es pas de taille
Elle connait tes déguisements 
Celui du bon fils
Dans les jupes de sa mère
De l’orphelin inconsolable buvant à tous les seins
Celui de la reine intarissable 
Du prince charmant aux rêves de crapaud
Ou de vautour 
De la princesse endormie depuis tant de temps
Qu’elle meurt glacée sous ses cheveux blancs
Malgré tous les baisers
Refusés


Prête un faux serment
Elle t’ouvrira une tranchée d’ombre
Te recouvrira d’un linceul aveuglant 
Où les charognards te reconnaîtront

La montagne te force à lever la tête
Tes plaintes ricochent contre son austère cuirasse 
L’écho change en grimaces tes sanglots
Tu es ta propre haine
Tu es ta propre hyène
Tu baisses le front face aux ennemis de ton amour 
Qu’espères-tu lire dans mon marbre
Qu’un sursaut d’orgueil ?
Dit-elle
Dit-elle
A tes oreilles 
Répète l’écho vibrant

EXTRAIT 2 - Pastori di petra - page 17

Pastori di petra

Prendre ses jambes 
Arracher au limon son pas fatigué
Son dernier pas
Puis un autre qui ne cède rien
Jeter le buste vers l’horizon
Le visage appelé aux cimes
Cils indigo infinis
L’idée monte comme une sève
Les bras levés
Les mains répandues
La marche est prose
L’œil poésie
La barbarie des figues enlumine le regard
Un point lointain
Turquoise


Je n’ai rien dit de la mer que la montagne domine
Vague ample
Tsunami figé dans sa menace d’éboulement
Terre debout
Le vent silencieux balance des oiseaux sur sa branche diaphane
Le chemin brûle

Souvenir du temps des laves
 

Voici les guerriers de la bataille pour la vie
Bergers d'Orezza 
Vois leurs faces taillées dans la roche
Les pupilles aveuglées et devineresses 
L’ocre de leur peau
Le poids de la croix creuse leur dos
Soldats du ciel

Eperdus d’azur 
Ils chantent en serrant leur pierre entre leurs doigts escarpés
Pose-toi en clarté sur l’arête du cœur
Pas plus
Ce qu’écrivent les galets 
Ils en voient le secret au fond de l’eau
Ils t’arracheraient la langue 
Pour un mensonge
L’âme pour une lâcheté 
Au-delà
Ennemis ils te crachent un torrent au museau 
Les gens d’en haut connaissent le poids d’une feuille
Les chemins de pierres
Le sens de l’ornière
Le coup de sabot de la chèvre sur l’émeraude
Le souffle de la forêt
Le frisson de l’herbe sur l’orbe du puits
L’éclat de lune dans le sanglot de la source
Sentinelles de la Terre
Ils s’endorment dans leurs toges noires
Gardant toujours un œil ouvert
I Miei 

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Date de dernière mise à jour : 19/07/2019