Eloge d'un bel amour - Eliane Aubert-Colombani

Eloge d'un bel amour - 122 page, 14 €

 

Couv eloge d un bel amour 1ere

J’ai deviné que c’est « la cuisse blanche fuselée » qu’on lui refuse et qui le fait pleurer !

Comment lui faire admettre que des pattes, des cuisses, des abricots d’amour, des « ruches secrètes » comme il dit, on en trouve à tous les coins de rue, et elles se ressemblent toutes, même si je préfère celle de Mienne, pour l’odeur. Lui, il n’a pas d’odorat, alors pourquoi se complique-t-il la vie ?

Ce qui aurait pu être une histoire glauque de ménage à trois est un véritable chant d’amour. Kallas, la chienne de la maison, tient le journal de cette histoire poignante et parsème de sourires une lecture qu’on ne lâche plus jusqu’à son dénouement.

EXTRAIT Les première pages

      PROLOGUE DE KALLAS

     Il y a déjà un bout de temps que j’a quitté les mamelles de ma mère. On peut retrouver la date exacte sur ma carte d’identité de chienne labrador blonde, ainsi que toutes les qualités qui me permettraient de me pavaner devant un tas de gogos éblouis. Merci, l’exhibitionnisme, c’est pas mon truc !

Je rêvais d’une vie pépère avec des promenades bi-quotidiennes riches en découvertes olfactives et des après-midis où je parti-ciperais à des conversations de salon, ponctuées de caresses énamourées - plus si affinités - quand je serais en éveil ou à demi-somnolente.

    Une vie bourgeoise ? celui qui l’dit, c’est lui qui y est !

    Des dieux ont failli faire tout capoter. Un certain dieu égyptien à tête de corniaud, aux oreilles triangulaires comme des sachets de thé me reprochait d’avoir lapé le reflet de sa nudité dans une mare, au coucher du soleil, au lieu de me remercier, le con, d’une soi-disant fellation. L’autre, un dieu inuit de glace fondante dans le godet d’un esquimau bourré était tout simplement jaloux de ma bonne santé. Dans un de mes rêves, ils ont déclaré vachement : « On va s’occuper de toi ! » Tout ça pour échapper au racket du dieu des humains. Méthodes de gangsters, évidemment, très courantes dans le milieu "divin".

    Ce qu’ils n’avaient pas prévu, c’est qu’au lieu de me casser, ils ont fait mon bonheur. En effet, ils m’offraient en esclave à un trio humain. Loin d’être colonisée, c’est moi qui l’ai dirigé et protégé. Ces trois humains se révélaient chaleureux et frétillants, mais aussi plombés de chagrins divers qui pouvaient les tuer. Je les ai pris en mains, je leur ai donné des repères comme disent les profs, les psy et les vétos, et pendant un certain temps je leur ai évité le pire.

    Pour cela, j’ai très vite parlé leur jargon ; c’était fastoche. Ensuite, j’ai dû apprendre à les deviner par absorption de leurs atomes avec tripes et boyaux (neutrons, protons, etc.), laisser la tisane infuser puis la régurgiter, en ordre précis.

    Nous avons vécu Mienne, le Chamane et Amie, des mois et des années de précieuse intimité, égalité… enfin, non, j’avais quand même un galon de plus !

    Ils ont parlé, émis. J’ai lu en eux. J’ai recueilli leurs pensées encore empaquetées dans l’arrière-boutique de leur cervelle, ça leur a évité quelques emmerdes. J’ai visionné leurs rêves, ce qui m’a permis de piéger et de flinguer les ennemis prêts à les investir. J’avais l’impression de pousser les porte-tambours d’un restaurant où, parfois, je me coinçais les pattes, peu importe, j’avançais !

Bien sûr, il m’est arrivé de me planter, mais très rarement. Il y avait du brouillage ; pour le faire taire, je jappais comme une folle. Ce qui me prenait, ce qui me prend encore la tête, c’est les métamorphoses. Je vais donner un exemple : sur le faîte en pierre d’un toit, une tourterelle se gratte ; tout à coup, le faîte devient tourterelle, à moins que ce soit la tourterelle qui se change en pierre. Ainsi, j’ai dû, je dois encore, être tantôt Mienne, tantôt le Chamane, tantôt Amie ce qui explique ma bataille avec les pronoms, il elle, je, moi, moi, moi… À moins d’être débile, on s’y retrouve quand même.

    Á chacun j’ai donné un nom :

Mienne, parce que quand j’ai léché, sucé, mordillé sa chair rose et tendre, elle m’a parue si bonne que j’ai juré qu’elle ne serait à personne d’autre.

Le Chamane, parce que c’est un chamane qui a été initié en Sibérie :

    - En Sibérie, Mais je ne suis jamais allé en Sibérie ! Tu l’as rêvé.

    - Et alors ? Tu ne sais pas encore, à ton âge, que le rêve et la réalité c’est du même tonneau, qu’on peut sauter de l’un à l’autre ?

Amie : parce qu’elle a aimé Mienne et le Chamane, et moi ausssi, pardi ! et qu’elle nous a reliés avec un petit fil doré que je grignote de temps à autre.

    Je me regarde contemplant Mienne. Je trouve que nous formons un tableau magnifique, mes poils sont de la couleur de ses poils et de ses cheveux. Je suis un tout petit peu plus belle qu’elle, à peine.

    Au pied du lit, Kallas contemple Mienne qui dort. De là, elle distingue mal le visage, elle sent à peine son souffle, aussi est-il impossible de deviner ses rêves. Comme elle veut savoir, tout savoir de ce que pense… « Sa maîtresse, dites-vous ?

    - Sa maîtresse et puis quoi ? vous me prenez pour un esclave, peut-être, une sous-prolétaire, non syndiquée, indéfendable ? Là vous êtes à côté de la plaque ! »

    Elle veut savoir et elle saura ce que rumine celle qu’elle a nommée "Mienne" dès qu’il lui a été donné de la voir et de la flairer. Donc, elle avance à pas lents, car elle se méfie du crissement de ses ongles sur le parquet. Elle a trouvé la bonne place, contre le bois du lit, face au visage, et elle observe attentivement des yeux et des narines. Ensuite elle déduira, puis elle fermera à nouveau les yeux, les rouvrira pour recommencer l’expérience, comparer les résultats une fois, deux fois, dix fois, en scientifique scrupuleuse.

    - Je ne vois ni roulis ni tangage qui pourraient signifier qu’elle se livre dans son rêve à quelque minauderie pour attirer le mâle. Pas plus, hélas, de gentils soubresauts qui, à coup sûr, révèleraient qu’elle est pénétrée…  que le train va démarrer, qu’il prend de la vitesse, qu’il décolle, qu’il vole, qu’il va s’écraser sur la verrière de la gare de triage, et puis, ouf !… que c’était bon ! Gorgée de sensations délicieuses, elle soupirerait de satisfaction et entrerait en sommeil profond sans image, ni son, tandis qu’une odeur agréable me chatouillerait les narines. Je la guette cette odeur qui ne reste jamais prisonnière des draps.

    Non, aujourd’hui elle n’a pas su sauter dans le train ni s’évader, comme moi quand je vois le caniche du véto se transformer en chien-loup, en doberman ou même en cheval, pourquoi pas, puisque c’est où je veux, quand je veux, avec qui je veux !

    - Non, décidément je ne sens rien. Le cresson brun entre ses jambes a son odeur habituelle, un peu laiteuse sans plus, nulle fragrance printanière. Sa bouche est entr’ouverte, j’ai horreur de ça, on croirait qu’elle est morte.

    Voilà qu’elle grimace comme si elle avait perdu son chemin. Elle est un chiot sans mère qui pleure, il est temps que j’intervienne. »

    Kallas pose son museau sur le drap, Mienne soupire. La chienne lui lèche le cou.

    - Laisse-moi dormir !

    - Tu parles ! comme je vais te laisser te noyer !

    Elle saute sur le lit. Elle est grosse, elle écrase un peu le sein gauche et donne un coup de tête dans la mâchoire de Mienne. Ça y est, elle a trouvé à se lover contre le corps si mince.

    - Ma chienne…

    - Mienne ?

    - Je t’aime.

    - Moi plus encore.

    - Tu vas être sage ?

    - C’est moi qui commande ! Pousse-toi un peu !

    - Tu m’écrases.

    - C’est pour ton bien.

  • Si tu n’étais pas là…

    - Je suis là. J’ouvre la gueule, je prends entre mes dents tes idées pourries je secoue très fort la tête et je les balance contre la fenêtre. Vois-les sauter comme des grenouilles, des poissons viennent, ils écarquillent les yeux, une grenouille saute sur une carpe, elle dit que c’est un cheval et elle veut l’amener à galoper vers toi. Qu’elle s’approche et je l’éventrerai. Il n’est pas question que ce cauchemar de merde te re-colonise. Ne la regarde pas, sinon tu vas te laisser reprendre, elle va te ravager !

    - Si tu savais comme je souffre depuis si longtemps ! Dans la journée, quand le Chamane est là, j’oublie ma peine.

    - Quand je suis là !

    - Si je pouvais t’emmener dans mes rêves…

    - C’est simple, tu n’as qu’à penser toujours à moi, rien qu’à moi. Tu me verras manger, dormir, pisser, courir. Point besoin de mâle, ni pour toi, ni pour moi, on s’arrangera entre nous.

    - Kallas, il faut que je me lève.

    - Non !

    - Si, pousse-toi !

    - Ah ! j’aime bien quand tu essayes de m’enjamber. Je crois être sous ma mère, là-bas dans l’élevage. J’ai envie de te téter, je te tête !

    - Non, tu me mordilles, vilaine !

    - Tu aimes ça !

    Le cauchemar est bien mort, pour un jour au moins

    - Quel boulot ! soupire Kallas. Si seulement je pouvais la tenir en laisse !

    Mon problème, c’est de ne pas savoir exactement pourquoi elle pleure, pourquoi elle fait la gueule. Si j’interroge le Chamane, il se défile. Il me gonfle avec son respect de l’intimité des êtres. Merde, on n’est pas sous Staline ! Je ne vais pas l’envoyer au goulag ni lui, ni Mienne, même si un jour, ils ont volé des côtelettes.

 

 

 

 

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Date de dernière mise à jour : 19/07/2019