L'arme des mots - Jean-Pierre Santini

L'arme des mots (580 pages, 23 €)

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Prendre l’arme des mots, comme on prend le chemin des bois.

Pour résister.

 

EXTRAIT 1 - Du réservoir à la réserve - page 13

Décembre 1972

DU RÉSERVOIR À LA RÉSERVE

En Corse, le rythme démographique annuel est de 0,2 %   contre 0,6 % en France. Les moins de 20 ans représentent 27 % de la population et les plus de 60 ans 16,2 % contre respectivement 33 et 12,5 % en France.

Ces chiffres permettent au gouvernement de conclure que "la situation démographique de la Corse est largement tributaire de l'extérieur" et que "l'immigration de la population active représente un élément vital pour l'île" (Schéma d'aménagement de la Corse, juillet 1971).

Or, si cette conclusion semble logique, elle n'est pas forcément raisonnable.  La vérité des chiffres ne saurait masquer la réalité quand bien même, pour ce faire, le rapport gouvernemental introduit habilement quelques nuances de vocabulaire. Ainsi, lorsqu'il s'agit des faiblesses démographiques ou des structures d'âge, le groupe considéré est "la population corse". Mais, lorsqu'il s'agit du nombre d'habitants prévus pour 1985, on parle de "Population de la Corse". En clair, on fait allusion dans le premier cas au peuple corse et dans le second cas à une population où les Corses seront en nombre de plus en plus restreint tandis qu'une fraction de plus en plus large d'immigrants viendra prendre possession du patrimoine d'un peuple que l'histoire aurait condamné. Mais l'histoire est un peu comme ce ciel dont on dit qu'il faut l'aider pour qu'il nous aide. L'histoire, il faut la faire pour qu'elle soit.

En fait, il n'est pas vrai que le peuple corse disparaisse "naturellement" et statistiquement comme on voudrait nous le faire croire. Ses forces vives ont été dispersées sur le territoire métropolitain après avoir servi longtemps le colonialisme français en Afrique ou en Asie. La Corse a parfaitement joué le rôle de réservoir qui lui était dévolu. Si le réservoir est épuisé à qui la faute ?

Il n'est pas vrai non plus que le peuple corse sera "natu-rellement" réduit à quelques spécimens dans les parcs régionaux comme les Indiens d'Amérique dans leur réserve. S'il l'est, ce sera par l'effet du colonialisme français qui poursuit un transfert de population dans le sens de ses intérêts nationaux.

Par contre, il est vrai que d'un siècle à l'autre, de la politique du réservoir à celle de la réserve, les Corses ont toujours été contraints à l'exil. Et l'exil, c'est un peu la mort. Mais la possibilité du refus demeure ainsi que la résistance pour l'affirmation et le renouveau de notre communauté.

Notre communauté n'a pas été ménagée depuis le temps où la France réduisit par la force des armes la Nation corse. Elle relèvera cet ultime défi du colonialisme.

Seul le recours à notre légitimité historique fera se lever les forces capables de briser le joug colonial.

 

EXTRAIT 2 - L'indépendance pour vivre - Page 213

Juillet 1989

L’INDÉPENDANCE POUR VIVRE !

Parce que la politique c’est d’abord ce qui détermine la vie et la mort des peuples, la seule solution politique sérieuse, c’est l’accession de la Corse à l’indépendance nationale.

Toutes les autres solutions, quelle que soit la sincérité de ceux qui les proposent, équivalent à la solution finale : elles portent en germe la mort de notre peuple.

Déjà, la France et l’Europe s’interrogent sur leur propre identité face à l’impérialisme américain et aux ravages qu’il opère dans les comportements culturels par le biais des médias.

Il faut être singulièrement naïf pour penser que nous sauverons notre culture, notre langue, nos valeurs dans un tel système économico-culturel dont la logique est celle de l’écrase-ment, du nivellement, du conditionnement des masses par la consommation marchande et l’emballage idéologique qui l’ac-compagne.

Lutter pour l’indépendance, c’est donc lutter collectivement pour que vive notre peuple en tant que tel.

Or, à cet impératif moral qui devrait être celui de tout Corse digne de ce nom, s’est substituée une attitude de résignation apparente qui se traduit par un repli sur soi des individus. Mais il faut être clair : en fait de résignation, il s’agit d’une adhésion au système d’intégration colonial même si cela s’accompagne parfois d’une certaine mauvaise conscience.

Sous prétexte de vie « personnelle » (J’ai « ma » vie !), on renonce à se battre pour la communauté. Mais quel sens peut avoir la vie d’un individu quand son peuple est à l’agonie ? À moins que cet individu ne soit déjà acquis consciemment ou non à une autre collectivité, à une autre manière d’être, à une autre culture ? D'où cette mauvaise conscience que l’on dénote parfois chez nombre de nos compatriotes. C’est qu’ils balancent entre le principe de « leur » plaisir et la dignité élémentaire de tout homme à défendre sa communauté naturelle en danger de mort.

Alors, l’indépendance, chacun l’aura bien compris, c'est d’abord et surtout une exigence pour vivre et vivre dans la dignité.

L’obstacle majeur que le colonialisme dresse artificiellement par l’assistanat ou la corruption ordinaire, ce sont évidemment des conditions matérielles relativement acceptables ou du moins suffisamment pour ne pas être facteurs objectifs de révolte.

La dignité reste toujours à ceux qui n'ont plus rien et manque souvent à ceux ont tout.

Nous sommes de ceux qui pensent qu’elle ne manque pas aux Corses.

Nous sommes de ceux qui mettent la dignité et la vie de notre peuple au-dessus de tout.

Et nous sommes, pour cela, engagés résolument dans la lutte d’indépendance.

EXTRAIT 3 - La colonisation de peuplement - Page 267

Avril 1993

LA COLONISATION DE PEUPLEMENT

Qu'on ne se méprenne pas sur le contenu de cet article. À « A Chjama », nous n'acceptons pas et nous n'accepterons jamais des attitudes xénophobes ou racistes. Mais nous voulons, aujourd’hui, poser avec clarté un problème qui a déjà été posé de manière irrationnelle et ambigüe par le mouvement national.

Qui ne se souvient des campagnes d'affichages de la CCN ou du MCA contre la colonisation de peuplement ? Qui ne se souvient des actions du FLNC pour combattre ce phénomène ? On peut ajouter à cela la vieille revendication de « Corsisation des emplois » reprise aujourd'hui sous d'autres formes (par exemple « l'office du retour »).

En réalité, les leaders néorégionalistes qui dominent à nouveau le mouvement national sont impuissants à poser le problème de la colonisation de peuplement en terme national corse. D'où, souvent, des attitudes instinctives d'exclusion que l'on compense par des déclarations publiques « d'humanisme et d’universalis-me »

Le constat de la réalité a été largement établi notamment par l'INSEE. Les Corses d'origine, c'est-à-dire le peuple corse histori-que, ne représentent plus que 60 % de la population de l'île. Est-il pensable d'imaginer dans un autre pays une population étrangère de 40 % n'ayant ni la volonté ni l'obligation de s'intégrer à la communauté d'accueil ?

Quand on se place dans une optique régionaliste comme Corsica Nazione, le MPA, l'ANC et les divers « hommes de progrès », c'est-à-dire dans le cadre de la République et de la législation française, le problème corse est posé au mieux en termes de « minorité nationale » par rapport au peuple et à l'État français. Dès lors, la question des autres communautés vivant en Corse n'est pas posée du point de vue de la Nation corse.

Cet exemple illustre parfaitement les limites absurdes de l'autonomisme. Les indépendantistes, eux, ont une responsabilité autrement plus grande à assumer. Ils posent la Nation corse comme souveraine. Ils posent l'État corse comme instrument de cette souveraineté nationale. Dès lors, ils posent aussi le problème des étrangers qui vivent en Corse en tant que problème de minorités nationales par rapport à la Nation corse.

On voit bien toute la différence d'optique :

Les régionalistes de Corsica Nazione, du MPA ou de l'ANC attendent que l'État français légifère sur la minorité nationale corse (« Reconnaissance juridique du peuple corse ») sans poser un instant la question des autres communautés. Comment, en effet, nos braves régionalistes empêtrés dans leurs contradictions pourraient-ils demander à l'État français de reconnaître ses propres ressortissants en Corse comme minorité nationale ? Notons tout ce que cela implique sur l'impuissance à prévoir une remise à l'honneur effective et obligatoire de la langue et de la culture corses.

  Les indépendantistes affirment la nécessité pour la Nation et l'État corses de légiférer sur les communautés étrangères (marocaine, française, portugaise, italienne, etc.) qui cohabitent sur notre territoire.

Nous ne pouvons, dans cet article, que poser le problème. Nous pourrions, pour le développer prendre pour base de réflexion ces extraits d’une contribution à la souveraineté nationale :

 « Le peuple corse est la base de la population de la Corse. La seconde se déduit du premier, non l'inverse."

« Le peuple corse est l'ensemble des individus qui ont une origine ou un développement sur le territoire de l'île de Corse et y font officiellement allégeance, souscrivant volontairement à cette nouvelle citoyenneté. »

EXTRAIT 4 - Le crépuscule des Corses - Page 463

Avril 2008

LE CRÉPUSCULE DES CORSES

Nous sommes entrés dans « le crépuscule des Corses ».

Notre peuple est devenu minoritaire sur son propre sol... et sur les listes électorales françaises.

La colonisation de peuplement fait son œuvre.

L’idée nationale se réduit comme peau de chagrin et la Nation corse naufrage sous nos yeux.

Face à cette tragédie, les réactions sont celles de particules élémentaires que la décomposition disperse lentement mais sûrement.

Les plus cyniques cherchent à assurer leur survie au sein de la République française. Ils se flattent de participer en nombre à ses institutions. Ces « nationalistes modérés » sont surtout modéré-ment nationalistes voire plus du tout dans la poursuite des carrières et des ambitions personnelles.  Ils sont, depuis toujours, le cheval de Troie du colonialisme français. Ils ont l’art d’agiter les foules sentimentales en périodes électorales et conduisent leurs affaires en boutiquiers avisés.

Les « dirigeants » indépendantistes ou souverainistes quant à eux ont toujours un temps de retard sur les leçons de l’histoire. Ils ont commis une faute politique majeure en s’alliant aux autonomistes à l’occasion des territoriales de 2004. Ils le payent aujourd’hui lourdement, mais sont incapables de prendre les initiatives politiques qui s’imposent.

Reste enfin ce que l’on appelle « la base ».  Ce sont tous les militants et tous les patriotes sincères profondément déçus qui sont entrés dans « le silence des agneaux » parce qu’ils n’ont jamais eu la parole.

Voilà comment notre peuple est aujourd’hui livré en sacrifice à une « Francisata » sans doute définitive si nous sommes incapables d’un sursaut national. La Cunsulta Naziunale peut en être le moyen et le lieu.

 À chacun, avec le souci de la Nation, de prendre ses responsabilités.

 

EXTRAIT 5 - C'est dans la mémoire que se trouvent les forces de l'avenir - Page 524

Juillet 2016

C'EST DANS LA MÉMOIRE QUE SE TROUVENT LES FORCES DE L'AVENIR.

On peut appréhender, en quelques dates, l'histoire contem-poraine du mouvement de libération nationale.

1976 : création du FLNC. Le terme d'indépendance n'est pas une revendication dans le manifeste du 5 mai. C'est le droit à l'autodétermination qui est mis en avant comme moyen de "choisir son destin avec ou sans la France". Mais, et c'est là un point fondamental, il est proposé comme premier acte de ce droit à s'autodéterminer la création d'une institution parallèle publique. C'est la raison pour laquelle les fondateurs du Front créent aussitôt des relais publics : I Cumitati Unione e Salvezza di a Nazione en vue de la création d'un Front indépendantiste.

1977 : Publication du manifeste “A Libertà o a morte” qui précise que le droit à l'autodétermination ne peut s'exercer que pour l'indépendance. Cette première année d'existence du Front a été cruciale. De jeunes militants nourris à l'idéologie de l'extrême droite française devaient s'emparer de la direction clandestine et liquider les relais publics (Cumitati Unione e Salvezza) pour mieux installer un pouvoir occulte.

La stratégie de la cunsulta naziunale subissait un premier échec.

De 1977 à 1987, la direction politique du FLNC, contrôlée par ces factions de droite, engageait le mouvement clandestin dans l'atteinte aux personnes alors que jamais les fondateurs du Front n'avaient voulu dépasser le stade de la propagande armée (destruction de biens).

Au cours de ces dix années, jamais la revendication d'indépendance n'a été formulée. Elle a même été combattue avec la dernière énergie par la direction politique droitière au point que dans l'avant-projet de société du FLNC en décembre 1989, l'indépendance était qualifiée de "fantasme institutionnel".

Face à cette dérive, des patriotes regroupés dans "A Chjama per l'indipendenza" (première structure indépendantiste publique créée en 1987) reprirent la proposition stratégique du FLNC en faveur d'une institution parallèle (Cunsulta Naziunale).

A Chjama avait compris qu'il y avait pour le moins une contradiction entre d'une part des actions armées et d'autre part la recherche de solution dans la cadre de l'État. Cette politique du poing levé et de la main tendue ne pouvait conduire qu'à des antagonismes tragiques. C'est pourquoi les militants de A Chjama ont tout fait pour réunir autour d'une même table toutes les tendances du mouvement national à un moment où les scissions se multipliaient (ANC, puis MPA par rapport à la Cuncolta) et où, dans la perspective des élections régionales, on notait des contacts entre la Cuncolta et… le Parti socialiste ! Comme quoi, l'expérience Simeoni aux dernières municipales n'est pas une nouveauté !

En 1992, la coalition Corsica Nazione s'engageait dans son programme électoral à relancer le processus de la Cunsulta Naziunale après les élections. La promesse n'a pas été tenue.

La stratégie de la cunsulta naziunale subissait un deuxième échec.

Et celui-ci fut lourd de conséquences, puisqu'au lieu de l'unité qu'aurait garantie la Cunsulta, ce sont les affrontements dramatiques qui ont suivi en commençant dès 1993 par l'assassinat du militant Robert Sozzi dont la revendication par le FLNC dit « historique » a été applaudie par tous les représentants de la Cuncolta Naziunalista (y compris les trois élus à l'assemblée territoriale) aux Ghjurnate internaziunale.

En 1998 seulement, la Cuncolta naziunalista se déclare indépendantiste. Sous l'étiquette de Corsica Nazione, mais sans alliance avec les autonomistes, elle obtiendra 8 sièges. Les auto-nomistes n'ont plus de représentation à l'assemblée.

En 2002, une nouvelle tentative est faite pour relancer le processus de la Cunsulta à l'occasion d'une réunion générale des organisations du mouvement national. Toutes les composantes à l'exception des autonomistes s'engagèrent dans le processus. En quelques mois plus de 3000 patriotes adhèrent au corps électoral de la nation corse avec le soutien des organisations favorables à l'indépendance.

En 2003, les élections territoriales approchant, un dialogue est entamé avec les autonomistes. Le processus de la Cunsulta est encore interrompu sous prétexte d'élections territoriales en 2004. Malgré la promesse de reprendre le processus après les élections, la principale composante, Cuncolta indipendantista, ne respecta pas son engagement.

La stratégie de la cunsulta naziunale subissait un troisième échec.


Les militants de la Cunsulta se constituèrent alors en Comité locaux, organisèrent deux élections de la Cunsulta et accomplirent un travail important de propositions. Mais l'indifférence et plus sûrement l'opposition de la Cuncolta indipendantista, conduitsirent in fine à une nouvelle suspension de l'activité de la Cunsulta Naziunale.

On ajoutera un détail significatif: compte tenu de son aspect quantitatif important, si la Cuncolta Indipendentista (ou Corsica Libera) avait présenté une liste aux dernières élections de la Cunsulta Naziunale en mai 2011, c'est elle qui aurait eu la majorité. C'est donc de manière délibérée que la concrétisation du 5e point du Manifeste historique du FLNC a été encore une fois empêchée, et ceci dans l'intention de s'unir électoralement aux autonomistes sur leur base politique traditionnelle d'intégration du peuple corse au sein de la Constitution française.

La stratégie de la cunsulta naziunale subissait ainsi un quatrième échec.

Aujourd'hui, il appartiendra à ceux qui se déclarent sincerement en faveur de l'indépendance de relancer ce processus fondé sur une volonté patriotique, citoyenne et démocratique.

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Date de dernière mise à jour : 18/07/2019