L'ultimu - Jean-Pierre SANTINI

L'ultimu, roman, 386 p. 20 € (2012)

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Extrait
Après que le premier verbe, origine des origines, eut résonné, les mots se répandirent dans le vide de l’univers.  Ils formaient une langue, une seule, qui qualifiait toute chose et, ce faisant, la créait.  L’homme pareillement fut nommé. C’est ainsi qu’il vint au monde. Les mots lui sont antérieurs et durent éternellement quand il n’est plus que poussière et source de poussière.  Entre le mutisme de la mort et celui de la naissance, la sonorité des paroles occupe l’espace intime ou public. Elle forme un cortège musical qui distrait du passage du temps. 
Les mots sont au commencement des étoiles qui se multiplient  dans le ciel. Ils sont aussi au commencement de l’azur qui embrasse les horizons et au commencement même de l’infini. 
En s’emparant des mots, les hommes ont voulu remonter aux origines plutôt que de goûter le cours du temps dont ils ne savaient pas qu’une fraction seulement leur était impartie. Or, ignorant la source, car les mots sont leur propre source, ils voulurent lui donner un nom. Cette quête absurde les conduisit à un substantif artificiel de quatre consonnes yōḏ (י), hē (ה), wāw (ו) hē (ה). Dans l’impossibilité de le vocaliser car seuls les mots traduisant le réel peuvent l’être, ils édictèrent le commandement selon lequel on ne doit pas prononcer le nom de  YHWH. Les religieux chargés d’entretenir la croyance  le traduisent par «le Nom». 

 « Le Nom » est à l’origine de toute chose,
   Or toute chose est nommée, 
   Donc le Nom est à l’origine de tous les noms.
»
 
L’habile syllogisme des fabriques de littérature sacrée prend des chemins de traverse pour reconnaître que le verbe est au commencement du monde sans que nul ne l’ait prononcé. Si «Le Nom» est innommable c’est parce qu’il est la somme de tous les mots possibles dans toutes langues mortes ou vivantes et qu’une telle accumulation n’est donnée à personne. Chacun dispose d’un fragment de ciel et cette trouée d’azur suffit à l’espérance.  
Les mots, pierres vives assemblées par des plumes laborieuses, forment des édifices aléatoires. De l’architecture romanesque à la texture poétique, ils se posent sur le papier ou les écrans comme une nuée de migrateurs aussitôt prêts à reprendre l’envol pour habiter d’autres imaginaires. 
Les mots ne sont fidèles qu’à eux-mêmes. Le destin qu’ils déroulent par la médiation aventureuse des utilisateurs illustres ou anonymes, est toujours le leur. Les mots ne parlent qu’aux mots. Ils grouillent comme autant de bactéries lumineuses sur l’épiderme du réel. C’est ainsi que les histoires prennent sens. Et celle-ci, comme tant d’autres, ne tient que par eux qui font ce que nous sommes, personnes ou personnages, dans les Haut-lieux ou le Bas-monde.  
Ce rapport est le dernier que nous remettons. Nous avons observé les verbes, nous avons observé les actes. Tout nous paraît dans l’ordre. C’était écrit. 

 

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