La Corse des noms de lieux - Jean CHIORBOLI

LA CORSE DES NOMS DE LIEUX - Couverture

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En novembre 2015 le journal Corse-matin a décidé de confier à Jean Chiorboli, Professeur des Universités, une chronique toponymique hebdomadaire (I vostri lochi, Hebdo Settimana). Au moment où la parution est interrompue pour des raisons indirectement liées à la crise sanitaire, près de 200 chroniques ont été publiées: elles sont ici réunies.

Comme précisé dans son ouvrage Langue corse et noms de lieux (La grammaire des toponymes, J.Chiorboli 2008, éd. Albiana), la base de départ est constituée par les données de l’Institut national de l’information géographique et forestière (Ign, plus de 20.000 toponymes) et le fichier FANTOIR des voies et lieux-dits (Fantoir, data.gouv.fr). Il n’est pas nécessaire de revenir sur les incohérences de ces sources qui s’expliquent (en partie) par les choix et les méthodes de l’administration française. «Quelle que soit leur origine, les toponymes ont été transcrits sous une forme toscane au XVIIIe siècle par les géomètres français du Plan terrier. Aussi les noms qu'on lit sur les cartes ou au croisement des routes ne correspondent-ils pas toujours à prononciation locale» (F.Ettori).

La perspective adoptée dans ces chroniques est essentiellement linguistique. Elle consiste à mettre en relief les principales caractéristiques de la langue corse et de son évolution historique telles qu'on peut les déduire des toponymes qui ont tous -ou ont eu- une signification dans la langue où ils sont nés, même si elle est parfois tombée dans l’oubli.

Un accord de partenariat entre la Collectivité Territoriale de Corse (Ctc) et l’Institut national de l’information géographique et forestière (Ign) est en cours depuis 2017. Il s’agit de restituer graphiquement la forme orale (corse) des noms de lieux auparavant toscanisés lors du passage à l’écrit, moment crucial où toponymie et anthroponymie locale (prénoms et noms de famille) ont fait l’objet d’une «normalisation administrative» conforme aux règles de la langue dominante de l’époque, et qui persiste encore aujourd’hui. L’entreprise, nécessaire bien que combattue par les adversaires de l’officialisation de la langue corse, requiert la mise en œuvre de moyens matériels et humains qui se font attendre: la partie est loin d’être gagnée. Le but étant d’établir une «graphie corse officielle» il convient de prendre en compte divers critères parfois difficilement conciliables: étymologiques, linguistiques (notamment les mécanismes de l’évolution), géographiques (variations interne), et surtout l’usage qui s’accomode mal des (pseudo)règles systématiques.

TAVIGNANU : Le fleure d'Octave - SERMANU : Le village d'Anselme

  1. TAVIGNANU: le fleuve d'Octave

Je reçois le message suivant que je retranscris mot pour mot: «Bonjour; Je viens vers vous car une question me taraude l'esprit et est entrain de déchirer la population cortenaise. Doit on dire comme je l’ai toujours entendu dans ma famille et à Corte Tavignanu... ou Tavignani ??? Comme on l'entend aujourd'hui. Désolé de vous déranger mais je pense que vous êtes le seul à me donner une explication cohérente. Merci. (F.A.)»

D’abord je remercie F.A. pour sa confiance, et pour sa foi en la Science. Sauf que la toponymie n’est pas une science exacte! Le caractère ardu des études onomastiques (domaine souvent investi par les «aventuriers» et les «dilettantes») a été souligné par tous les spécialistes.

En l’occurrence, ce qui est répertorié comme Tavignano figure comme Tavignanu dans le Dictionnaire des lieux dits de la Corse (Fagec) ou Tavignani dans certains textes même italiens, par exemple dans l’ouvrage de L.Alberti publié en 1581 (Isole appartenenti alla Italia). Et la littérature corse continue d’osciller entre –u et ‑i, même si d’aucuns ont une idée bien arrêtée: «les gens de chez nous ont toujours dit…». Mais que veut dire «depuis toujours»? Les lieux aussi peuvent changer de nom; comment choisir le nom le plus ancien? Doit‑on nommer le fleuve en question Rhotanum comme l’appelait le géographe grec Ptolémée du II° siècle ap.J.C. (Rotani est le nom d’un hameau de Aleria)?)

Il faut rappeler ici que le suffixe latins –anus sert notamment à former dans les langues romanes des noms de lieux «fonciers» qui ont à la base un nom de personne, romain la plupart du temps. Par exemple dans son» Petit dictionnaire des noms de lieux corses» (ouvrage toujours précieux) Rodié note que que «Calenzana vient de «Calentiana (sous‑ent. villa), villa de Calentius, nom propre latin». On a donc (en fonction du terme sous‑entendu) des noms en –anu, ‑ana, ‑ani, les 3 formes étant normales.)

Mais quelle est l’étymologie de la dénomination «administrative» Tavignano ?)

À la base il y a Octavinius, un dérivé du nom Octavus, pourvu de 2 suffixes (-inius + -anus), ce qui donne après aphérèse (Oc)Tavinianus en corse Tavignanu/Tavignani )

La question de la terminaison ne semble pas essentielle, d’autant que les noms de ce type sont souvent abrégés. Ce qui occasionne d’ailleurs d’autres querelles acharnées quant au bien‑fondé de l’apocope (chute de la syllabe finale): Bucugnanu ou Bucugnà?!)

  1. SERMANU: le village d’Anselme

L'origine du nom de la commune de Sermano (cantori et terzetti sermanacci sont bien connus) a donné lieu à diverses interprétations. Aucune ne semble s'imposer. Après avoir évoqué plusieurs hypothèses Ghjermana de Zerbi (1967) conclut: «Tout cela est bien complexe et on ne peut pour l'instant que se perdre en conjectures».)

On sait que le suffixe –anu sert à former des adjectifs à partir d'anthroponymes. Pour Sermano, on peut reconstruire une base à partir du prénom Anselmus (germanique Ansehelm): Anselmanu > Selmanu > Sermanu.)

L'aphérèse (chute de la syllabe initiale: Anselmi>Selmi), ainsi que le rhotacisme de /l/ devant consonne (Anselmi> Ansermi) sont des phénomènes courants, attestés pour les noms de famille avec des suffixes divers (Selmi, Selmini, Sermani) aussi bien que pour les noms de lieux, comme en témoignent les exemples (graphie Ign) où l'on peut voir la même base: Campo d'Assermo (Volpajola 2B); Sant'Anselmo (Aghione 2B); Selmacce (Pietracorbara 2B).

De nombreux toponymes Anselmi sont attestés du Nord au Sud de l'Italie; Ansermu est attesté en Ligurie (Petracco Sicardi 1962). Qu’il s’agisse de patronymes ou de noms de lieux, de formes «pleines», abrégées ou dérivées, tous les spécialistes les rattachent à un nom de personne correspondant à Anselme en français.)

L’explication que nous avons proposée dans Langue corse et noms de lieux (Chiorboli 2008) est reprise en langue corse par l’auteur (sermanacciu) de U rimitu di collu à Boziu: «fà vene Sermanu da Anselmanu, a tenuta di terre date à un Anselmus, veteranu di e legioni rumane dopu u so tempu di serviziu nù e truppe di l’imperu. O più tardi, quandu un certu Anselmu averìa fattu da signoru, pè issi lochi. Finora, hè una spiegazione chì cunvince ancu abbastanza. Ciò chì sò pè dì hè chì Sermanacci sò chjamati Trìvule, issi fiori chì zìnganu» (Georges de Zerbi, 2011).

Après les interrogations de Bottiglioni qui hésitait entre une origine ibère ou étrusque de Sermanu, celles d'Olivieri qui évoquait la ville de Sirmium en Illyrie ou une racine préromaine de sens inconnu, ou le penchant de Rodié le Sermitium de Ptolémée on conçoit que la simplicité de notre explication puisse être frustrante (surtout pour qui est en mal d’exotisme). Mais que les amateurs ne soient pas trop déçus, l'évocation du nom Anselmu ne suffit pas à lever le voile: s'il a jamais existé, qui était le personnage qui a donné son nom au beau village de Sermanu?

event Date de dernière mise à jour : 01/09/2020

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