Le toubib U Duttore - Eliane Aubert-Colombani

Le toubib U Duttore - 140 pages, 13 €

Couv 1ere le toubib

Dans une lettre très détaillée, le docteur Taghliajoli l’avait prévenu qu’il prendrait sa retraite le 1er septembre et… « En souvenir de la reconnaissance que je porte à votre arrière-grand-père qui m’a aidé dans ma jeunesse … », bref… si Pierre-Simon Piérini avait toujours le projet de s’installer en Corse, il était prêt à se montrer accommodant, voire généreux, quant au rachat de son cabinet, matériel compris.

Pour Pierre-Simon cette proposition était miraculeuse et si Taghliajoli - qu’il aurait cru plus jeune - lui donnait la préférence, lui était prêt à s’endetter jusqu’au cou pour retourner au village. La distance d’Île-Rousse à Spéloncato lui paraissait dérisoire : deux ou trois coups d’aile pour un oiseau ivre, immergé dans l’azur, et c’était lui, l’oiseau, au volant de sa future Toyota : car pas question d’acheter ou de louer un appartement en bord de mer qui ferait rêver les bobos du continent !

 

EXTRAIT - Les premières pages...

Chapitre 1

Dans une lettre très détaillée, le docteur Taghliajoli l’avait prévenu qu’il prendrait sa retraite le 1er septembre et… « En souvenir de la reconnaissance que je porte à votre arrière-grand-père qui m’a aidé dans ma jeunesse … », bref… si Pierre-Simon Piérini avait toujours le projet de s’installer en Corse, il était prêt à se montrer accommodant, voire généreux, quant au rachat de son cabinet, matériel compris.

Pour Pierre-Simon cette proposition était miraculeuse et si Taghliajoli - qu’il aurait cru plus jeune - lui donnait la préférence, lui était prêt à s’endetter jusqu’au cou pour retourner au village. La distance d’Île-Rousse à Spéloncato lui paraissait dérisoire : deux ou trois coups d’aile pour un oiseau  ivre, immergé dans l’azur, et c’était lui, l’oiseau, au volant de sa future Toyota : car pas question d’acheter ou de louer un appartement en bord de mer qui ferait rêver les bobos du continent ! Oui, il exercerait rue Notre-Dame, à une centaine de mètres du bar, " les platanes ", où sa mammò aimait s’offrir un café, à l’ombre, après avoir fait ses achats à Carrefour, en attendant le car.

Il avait la ferme intention, après ses consultations le soir, de retourner dans la maison de sa grand-mère dont il avait hérité. La vieille femme était convaincue que son fils, sous l’influence de sa femme, avait renoncé à son identité corse –du moins telle qu’elle la concevait- ce qui justifiait sa donation à Pierre-Simon.

Après avoir étudié huit ans à la fac de médecine, rue des Saints Pères, Paris VIe, et avoir croupi six ans en banlieue, à Bois-Colombes, Simon obtenait enfin sa libération ! Pour Maryse, ce fut l’inverse.

-Tu es complètement fou ! Tu ne vas pas aller t’enterrer là-bas ? Et moi ? Tu penses à moi ? A mes malades ?

- Tu en trouveras d’autres.

- Mais tu rêves ! J’ai mis six ans pour m’installer à Paris, et dans une île en pleine déconfiture économique, tu crois qu’on attend une sophrologue ? Et mes patients ?

- Tes patients ? Tu veux dire tes clients. Eh bien si tu n’en déniches pas à Île-Rousse, tu entameras des études plus crédibles, et plus utiles à l’humanité ! Par exemple, la podologie, voilà qui serait sans prétention, mais les ruraux comme les citadins apprécieraient.

Elle lui claqua la porte au nez, et partit rejoindre sa patiente, et amie, et élève, une anglaise, vierge de tout diplôme et qui, néanmoins, pratiquait en libéral. Leurs confidences s’achevaient en attouchements vaguement sexuels. Attention, elles ne se reconnaissaient pas lesbiennes, mais disciples d’une théorie des corps nouvellement importée d’une île asiatique au nom imprononçable.

Après son départ, il s’étendit apaisé et sourit au futur.

Elle s’appelait Maryse. Très vite en son for intérieur, il la surnomma "Machine", comme il aurait dit "Truc chouette". Un temps, il avait envisagé de se pacser avec elle, pour se consoler, comme lorsqu’on se tape une sacrée cuite, alors qu’on n’est pas porté sur l’alcool, mais qu’on espère ainsi anesthésier le chagrin. Il venait de perdre son chien, un labrador bien aimé, César, d’une maladie intestinale non identifiée. Il se reprochait de l’avoir nourri avec des croquettes de supermarché, de ne pas l’avoir suffisamment promené, de l’avoir laissé renifler les caniveaux mortifères de Bois-Colombes et, le pire, quand la maladie s’était emparée de son chien, d’avoir fait confiance à une véto diplômée de Bruxelles, au lieu de se rendre à Maisons-Alfort, le top, comme un médecin aurait dû le savoir. Bref, la totale ! Machine qu’il avait rencontrée au cours de son grand-deuil, croyait qu’il pleurait une maîtresse volage ; piquée au vif, elle avait déployé toutes les astuces érotiques puisées dans une certaine production éditoriale. Elle l’épuisait sans jamais effacer le souvenir du labrador, sans que jamais, cette copulation imposée procure une seconde d’attendrissement au « … veuf, l’inconsolé »*. Parfois il imaginait, en la pénétrant, qu’il gagnerait quelques galons dans le cœur de ses parents en leur offrant un petit-fils et, qu’ensuite, ils lui ficheraient la paix. Il échoua, peut-être parce qu’inconsciemment, il aurait préféré être le grand-père d’un chiot de César, le labrador, qu’il appelait aussi l’Empereur.

Un été, il avait invité Machine une semaine à Speloncato. Ils avaient couché dans le lit de la mammò - morte quatre ans auparavant- le seul grand lit de la maison. Le lendemain, cet acte était apparu comme une profanation aux yeux de Pierre-Simon, comme s’il avait éjaculé devant un tabernacle, bien qu’il se soit efforcé, et qu’il ait réussi à ne pas frôler un centimètre de la peau de celle qu’il jugeait encore trois fois plus sotte, snobe et malodorante au village, que sur le continent.

Machine, avec sa délicatesse habituelle, avait remarqué :

- On ne peut pas dire qu’elle t’a fait un cadeau royal, ta grand-mère ! Non seulement cette maison n’a aucun caractère, mais elle est inconfortable : c’est tout juste si on a la place de poser ses fesses sur la cuvette des vécés.

Parfaitement goujat - exceptionnel de sa part - il avait répliqué :

- C’est vrai, c’est un peu juste pour tes grosses fesses… Ma grand-mère, elle, avait un corps de sylphide !

Il n’allait quand même pas lui déballer tous les conflits familiaux pour expliquer leur présence en ces lieux ! Et puis, cette maison, il l’adorait.

Elle repartit pour le continent deux jours plus tard. Ce fut la préface d’un roman de gare où il ne comprenait toujours pas qu’il puisse y jouer un rôle.

L’origine de la maison ? Son grand-père, François-Simon, officié dans l’armée de terre, était mort au combat en Algérie. Auparavant, quand le jeune couple revenait au village au cours des permissions, il occupait un étage dans la vaste demeure des arrières grands-parents – presqu’une maison de sgiò –dominant la plaine à l’ouest de Speloncato. Logiquement, légalement, et honnêtement, l’étage aurait dû revenir à la veuve, mais les deux beaux-frères, des vautours, ne l’entendaient pas ainsi. Ils refusaient de cohabiter avec "l’étrangère", parce que les ancêtres de leur belle-sœur, assuraient-ils, venaient du sud de l’Île, donc des presque sardes. Rien de plus facile que de convaincre un notaire, car s’il refuse de collaborer, on le descend. L’arrière-grand-père, protesta, menaça de tout vendre, maudit ses deux fils, puis se fatigua, oublia le mort, se crut libérer en donnant à sa belle-fille une cabane de berger, en bas du village, et enfin mourut.

Les parents de Pierre-Simon insistèrent auprès de la veuve pour qu’elle se débarrasse de cette "cage à poules", et s’installe à Île-Rousse, puisqu’avec sa pension de veuve de guerre et sa retraite d’institutrice, elle pouvait se permettre un habitat plus bourgeois.

Elle répondit qu’elle embellirait "la paglia", et qu’elle resterait au village pour croiser tous les jours ses beaux-frères, et les regarder dans les yeux, et les culpabiliser jusqu’à la mort, quand ils iraient jouer aux cartes chez Mattéi. Ils lui survécurent mais –peut-être, de remords- ils perdirent la boule l’un après l’autre et furent des années hospitalisés à Lumio. Leurs enfants occupèrent la maison de sgiò.

La mammò, Marie-Victoire, avec une grande habilité manuelle et un goût très sûr, parvint à créer une petite maison de fée avec la paglia : des poutres marron, des meubles de châtaignier, des cloisons claires avec à leurs pieds des frises de daurades dansantes et d’algues vertes, enfin des étoffes rouges jetées comme par hasard, par-ci, par-là. Elle possédait trois chèvres qui ne vivaient pas dans une écurie mais dans une moitié de la pièce principale, séparées de leur maîtresse-mère par une barrière en branches d’amandier sur laquelle était clouté un rideau de vieille dentelle. Ça sentait bon le caprin pendant tous les repas. Elle leur jetait des restes de pain, leur envoyait des baisers, les appelait par leur prénom : « Clara, Bella, Nina », cent fois par jour. Elle leur confiait ses joies, ses peines, ses rancunes, et ses opinions politiques largement développées.

Pierre-Simon avait adoré sa mammò et ses chèvres. Il passait ses vacances auprès d’elle, ce qui allait de soi : toutes les grands-mères du village accueillaient leurs petits-enfants dont les parents étaient sur le continent, mais elles s’étonnèrent, et envièrent Marie-Victoire, quand elles virent Simon qui, aux rentrées scolaires de 4è, 3è, 2è, 1ère, terminale, prit le car scolaire pour le collège puis le lycée d’Île-Rousse. On n’était plus au temps du tango ni de la tuberculose, Marie-Victoire parvint à leur faire croire qu’il avait souffert d’une maladie du sang : « … non pas la leucémie, un peu moins grave, je ne parviens pas à retrouver le nom… », et que l’air de la mer lui était nécessaire. Alors ? Après avoir achevé ses études de médecine, Simon s’était diagnostiqué une épilepsie légère, fugace, semblable à celle dont avait souffert, dans son enfance, le grand écrivain Ernst Jünger ; le petit mal disparut sans laisser de trace. Il n’avait pas souhaité en savoir davantage. Il était même plutôt satisfait : une santé parfaite étant rarement signe de génie. Ceci dit, il ne se vantait pas de ses déductions, et restait d’un naturel modeste.

Son arrivée à Île-Rousse avait été accueillie avec enthousiasme. La population était soulagée de passer d’un vieux, très vieux, à un jeune praticien, d’autant que les généralistes se font rares, et que les malades craignaient de devoir se rendre à l’antenne de Calvi à la moindre alerte.

Les Speloncatais ne cachaient pas leur euphorie, ils étaient convaincus qu’ils seraient toujours les prioritaires, de plus le souvenir de Marie-Victoire ajoutait au prestige du nouveau médecin. Â sa retraite, elle avait aidé les enfants du village dans leurs travaux scolaires. Elle avait révélé des talents insoupçonnables ; un tel lui devait d’avoir intégré Sciences-Po, un autre obtint un poste à la faculté de Corte, et elle parvenait à ce que les moins brillants rentrent dans l’a-de-mi-nis-tra-tion, comme facteur ou agent d’entretien. Les vieux se souvenaient qu’elle avait été "une vraie beauté" et non pas seulement dans sa jeunesse : à quatre-vingts ans, ses cheveux n’avaient pas blanchi –elle les portait longs- ses regards involontairement séduisaient et elle aurait pu chanter "Carmen". Â trente-deux ans, tous déclarèrent, que son petit-fils lui ressemblait "comme deux gouttes d’eau" : comparaison banale, à peine exagérée, brun comme la mammò, ça oui ! Bouche et nez pisans, un sourire éclatant, un corps d’athlète en plus ; enfin il était célibataire, ce qui donnait à rêver.

Il profita du 11 novembre, jour où il n’était pas d’astreinte, pour grimper dans la montagne. Il avait un projet bien précis : retrouver la bergerie d’un certain Graziani à qui la mammò, dans un passé lointain, avait acheté ses chèvres.

Le soleil d’automne lui caressait les épaules. Il ôta son tee-shirt, et c’est le torse nu qu’il s’offrit au passé, au présent, au futur, au léger vent marin, aux parfums de sa terre. Il avait la certitude de pénétrer dans un monde où des ondes bénéfiques l’inonderaient, et lui accorderaient des jouissances infinies.

Il avait maintenant une patrie, lui qu’on avait privé de sa langue. Oui, même Marie-Victoire disait que le corse était un patois ! Il avait quand même appris l’hymne de l’Île, et il pianotait sur sa cuisse en le chantant.

Les brebis paissaient au loin, et dessinaient comme un nuage échoué en haut du col. Les chèvres, encore dans l’enclos, le considéraient, curieuses et frémissantes. Il frappa à la porte de la paglia, et il entendit :

- Eh ! Qué ? …à cette heure… 

Un homme sortit en se frottant les yeux. C’était Graziani, non pas Joseph, le père, mais Raphaël le fils, tiré de sa sieste, qui hésita un moment avant de sourire :

- Je suis Pierini, le petit-fils de Marie-Victoire, vous me reconnaissez ?

- Eh ! Si je te reconnais !

Et le fils de Graziani qui n’était pas petit lui non plus, lui colla une étreinte de rugbyman.

- Ah ! Simon, heureusement que tu es venu ! Tous les vieux te guettent, ils en avaient marre d’attendre le car pour aller soigner leurs bobos, et puis Taghliajoli, il commençait à perdre la boule. Viens boire un coup, je n’ai qu’un verre, mais je n’ai pas la ch’touille… Tu voulais me voir…

- Je voulais acheter…

- Des fromages ?

- Non, trois chèvres, si possible de l’année.

Graziani éclata de rire :

- Tu veux copier ta grand-mère, c’est bien ça, chez nous on a le sens de la famille. Ah ! Je l’aimais ta mammò, elle m’en a évité des coups en me faisant faire mes devoirs ! C’est quand tu es retourné sur le continent que j’allais chez elle, le soir. Tu as quatre ans de plus que moi, et cinq ans de plus que ma sœur : quand on était petit, ça comptait !

- Comment va-t-elle Angèle ?

- Mal ! Je t’en parlerai un autre jour. Un médecin berger, ça ne s’est jamais vu ici ! Comment tu feras pour les mener paître ? Tu n’as pas grand de terrain autour de la paglia !

- Je me lèverai tôt, et puis tu pourras peut-être me donner un coup de main ?

- Ça, on pourra toujours s’arranger. Tiens, justement peut-être qu’Angèle… On verra.

Ils s’accordèrent sur le prix des chèvres :

- Moi, ça m’arrange, je dois changer de bagnole. Je te prêterai, gratos, le bouc  au bon moment.

Ils se dirigèrent ensuite vers les chèvres pétrifiées d’étonnement… Simon avait du pain dans son sac à dos, il ne lui fallut que peu de temps pour être populaire.

Aucune note. Soyez le premier à attribuer une note !

Ajouter un commentaire
 

Date de dernière mise à jour : 19/07/2019