Les chênes verts ou ma belle colonie de vacances- Antoine Alessandri

Les chênes verts ou ma belle colonie de vacances - 92 pages, 12 €

Couv 1ere les chenes verts

Antoine Alessandri nait en 1944 à Ajaccio. Après un exil forcé sur le continent de 15 ans en qualité d'enseignant, il revient dans son île natale pour terminer sa carrière et se replonger dans ses différentes activités de pleine nature.

Lui reviennent alors de nombreuses images de son enfance. Ce livre, recueil de quelques-uns de ses souvenirs, nous ramène non sans une certaine nostalgie, vers des temps et des lieux où il ne faisait pas si mal vivre.

EXTRAIT Prologue

Prologue

Avant la « colo », il y avait l’année scolaire. Pour le petit Ajaccien que j’étais, cela se passait à « L’Ecole Pascal Paoli » située montée du tribunal. Oui j’ai bien écrit montée du tribunal, la rue qui fait face à la place Abbatucci !!! L’école se situait dans un des immeubles sur la gauche en montant à mi-parcours de l’avenue. Difficile en effet d’imaginer une école de garçons à cet endroit. Et pourtant c’était bien cela, et le trottoir, étroit, nous servait à l’alignement des classes. Ensuite nous grimpions dans l’étroit couloir dans un silence total (la discipline était le maitre mot) pour rejoindre notre salle qui n’était rien d’autre comme toutes les autres salles de classe d’ailleurs qu’une pièce de divers appartements qui avaient été réaménagés. Les récréations se faisaient pour les CE 1 et CE2 devant l’actuel tribunal autrement dit dans la rue (il faut dire qu’il n’y avait pour ainsi dire aucune ou presque aucune circulation automobile) et les « grands » CM1 CM2 allaient eux sur la place Abbatucci. Il y avait donc plusieurs classes, et me reviennent en mémoire quelques noms de « Maitres « tel celui de monsieur Maestroni ou encore celui de monsieur Giudicelli ou de messieurs Ulysse, Poli, Castelli, Frassati (qui lui était le directeur) Vincenti, Pastini, Valli ou encore de madame Morelli, etc.

C’est là sur cette place Abbatucci donc (notre place chérie en périphérie de laquelle se trouvaient quelques marchands de bonbons et autres friandises que nous prenions régulièrement d’assaut avant la rentrée des classes et après la sortie) que nous les « grands », pouvions nous livrer à nos jeux favoris selon l’époque de l’année. Les « cinq pierres » jeu qui exigeait de l’adresse, mais aussi le « tour de France » à l’aide de capsules de bouteilles (capsules remplies soit de terre humide qui séchait ensuite ou alors remplies de cire de bougie et qui étaient propulsées par un lâcher de doigt) qui devaient circuler entre deux lignes parallèles traçées à la craie à même le sol enchainant tracés rectilignes mais aussi de nombreuses courbes sans faire de sortie de « route » si je puis dire et qui exigeait lui  une grande concentration. Les billes aussi faisaient partie de ces jeux. Il s’agissait de ne pas rater ̎U Pò   ̎et de bien se servir d’̎U Stalò ̎ la grosse bille de verre ou de métal que nous nous devions tous de posséder. Les  ̎Attaques Défenses ̎ sorte de course de percussion (jeu assez viril) se jouaient aussi autour des immenses platanes qui parsemaient la place ce qui la rendait très agréable lorsque le soleil pouvait se montrer un peu trop agressif. Et ce jeu-là, pouvait nous valoir parfois des compliments pour notre « vaillance » de la part des vieux Corses dans leur tenue traditionnelle (ensemble pantalon veste de velours noir ou marron, ceinture rouge et chapeau à larges rebords) qui peuplaient la place surtout l’après-midi et qui nous regardaient nous dépenser d’un air bienveillant. Certains fumaient la pipe les yeux mi-clos, d’autres se racontaient peut-être leurs souvenirs parfois même avec une certaine animation. Mais quoi qu’il en soit, leur présence nous plaisait bien et la cohabitation entre générations se passait de façon remarquable. Et puis, nous étions tellement pris par tous ces différents jeux (il pouvait nous arriver d’en pratiquer plusieurs durant « la récré ») que nous ne voyions même pas le temps passer et qu’il fallait déjà retourner en classe.

Cette école devait logiquement disparaitre ensuite car n’étant pas bien entendu aux normes sécuritaires exigées plus tard. Mais que de bons souvenirs car tout s’y sera toujours parfaitement déroulé.

Bien entendu il n’y avait pas que l’école, pour le petit Ajaccien que j’étais.

Entre l’école et la « colo », il y avait les fêtes de fin d’année. Noël, avec ses crèches et ses sapins. La ville qui se transformait (les commerçants modifiaient tous leur vitrine) pour se draper de blanc et de rouge et se peupler de Pères Noël. A l’école même où l’on nous apprenait des chants de Noël, on pouvait apercevoir un sapin décoré et nous savions qu’il y aurait aussi (mais oui) une distribution de jouets pour tous.  Et nous qui rêvions tout haut à tous les cadeaux que nous voulions. Tous les cadeaux et sucreries qui abonderaient dans ces moments-là dans un souci évident de la part des parents de gâter autant que cela se pouvait les enfants qui restaient la richesse de la famille. Puis il y avait le Jour de l’An et toutes les étrennes qui l’accompagnaient. Un autre moment de folie pour les enfants que nous étions, un autre moment de bonheur total !! Vacances de Noël en ville certes, mais faites de liberté car Ajaccio était une petite bourgade. Nous pouvions d’ailleurs nous promener librement quasiment partout. Les rues, les avenues étaient à nous. Le port et ses différentes installations nous appartenait entièrement, et c’était là un fantastique terrain de jeu et d’observation comme lorsque nous étions témoins de l’embarquement par exemple pour le continent de dizaines de pauvres ânes qui allaient tout simplement être tués pour servir à je ne sais quelle fabrication ou encore lorsque nous assistions à l’embarquement de porcs ou de vaches ce qui n’allait pas toujours sans difficultés, ces animaux-là semblant ne pas vouloir quitter la Corse ou la quitter à regret.

Ce port où les dockers allaient et venaient avec leur « diable » transportant différentes marchandises. Ce port où différents bruits, cris, et odeurs pouvaient se mêler, tout cela faisant penser à une ruche en pleine activité.

 D’ailleurs, les gens se sentaient bien à Ajaccio, et il n’était pas rare d’entendre un ou plusieurs hommes siffler dans la rue, ou même interpeller quelqu’un sur le trottoir d’en face parfois pour tout simplement commenter un match de l’OA ou du FCA ou de l’ACA. On pouvait aussi très facilement voir des gens dialoguer depuis une fenêtre d’immeuble avec une autre qui se trouvait dans la rue. Quant au pêcheur qui avait fait une bonne prise, il parcourait alors les rues de la ville avec sa « Sporta » sur la tête en criant « o i bugi » ou encore « o i treghji » d’autres fois « o l’uchjati » selon ses prises. Tous ces poissons qu’il pouvait vous arriver d’acheter, vous étaient alors livrés enveloppés dans du papier journal après avoir été pesés dans une balance romaine. Aujourd’hui tout cela a disparu et c’est bien dommage ! Même jusqu’à l’odeur du café frais qui trainait un peu partout dans les ruelles du vieil Ajaccio en particulier, le matin notamment, qui se sent un peu moins aussi. Tout autant d’ailleurs que l’odeur des Ambrucciati, Canistrelli, Courconi, Ciullati, Arbittati, Fritelli etc. Tous produits locaux qui sortaient « tout chaud » des différents fours répartis dans cette vieille ville ce qui donnait à ces lieux une attractivité toute particulière et ô combien agréable. Mais une autre manière de vivre s’est installée !!!!!Et les portes des maisons non verrouillées de jour comme de nuit à l’époque, sont désormais cadenassées. Le stationnement des véhicules sans contraintes, sans problème de place ni de temps, et que l’on ne prenait même pas la peine de fermer à clef, c’est terminé. L’accompagnement des personnes en partance pour le continent jusque et même dans le bateau ne peut plus se faire, la foire de « San Pancraziu » dans la « descente de la gare » telle que nous la connaissions au mois de Mai avec chevaux, ânes, mules et autres animaux (porcs, brebis etc.) n’existe plus. Les plongeons depuis la proue du Cyrnos, du Ville d’Ajaccio, ou encore du Sampiero Corso ou du Commandant Quéré dans les eaux du port d’Ajaccio, sont choses du passé. Jusqu’à la disparition de nos dockers et de nos porteurs de valises dont certains de ces porteurs, bien que n’ayant pas le physique de l’emploi parce que trop petits, se tiraient très bien d’affaire pourtant alors qu’ils disparaissaient sous le nombre de valises qu’ils transportaient toutes tenues par des sangles de cuir et qu’ils auraient dû s’écrouler sous leur poids. Cela tenait tout simplement du miracle et cela nous rendait admiratifs.

A une autre période de l’année, au moment des fêtes de Pâques, on pouvait voir comme curiosité, des gamins promener partout en ville leur « Frère Jacques ». Une caisse en bois de près de 70cm de long et de 40 cm de large grosso modo récupérée auprès d’un commerçant sympathisant et agrémentée de morceaux de roseau préalablement taillés en fines lamelles placés en forme de voute dans la caisse le tout habillé d’asparagus et de différentes fleurs. Tout cela était fait avec beaucoup d’application et de réussite il faut le dire. Il existait d’ailleurs une sorte de compétition entre les différents quartiers qui ne disait pas son nom mais qui en était une quand même, l’objectif étant d’avoir le plus beau « Frère Jacques ». Deux bras à l’avant et deux bras à l’arrière permettaient son transport ce qui nécessitait deux porteurs. Le reste de la « bande » (parfois jusqu’à une dizaine de gamins) entourait l’ensemble. « Armés » de gourdins (I Matanghelli) avec lesquels nous tapions sur le sol ce qui ne manquait pas d’être bruyant lors de chaque arrêt devant un commerçant, dans le but d’obtenir de ce dernier une ou plusieurs pièces, toute cette joyeuse équipe parcourait les avenues commerçantes de la ville avec l’espoir de récolter le plus d’argent possible que nous nous partagerions par la suite. Les motivations précises de cette tradition qui s’est elle aussi perdue, étaient sans doute à chercher du côté religieux.

Tous ces « Frère Jacques » (chacun dans son quartier) allaient par la suite finir placés au sommet d’un tas de bois auquel il serait mis feu. Tas de bois qui provenaient de la multitude de caisses collectées pendant les jours précédents et que les gamins s’étaient appliqués à casser avec leurs « Matanghelli » précisément. Ainsi dans toute la ville, le Dimanche de Pâques ou le Dimanche d’avant, des feux mais des feux de joie bien sûr, seront allumés simultanément par tous ces groupes dans un fort sentiment d’exaltation.

Il y avait également pour tous ceux qui gravitaient autour de l’église St Roch, la possibilité de faire partie de ce que nous appelions les « Cœurs Vaillants ». Cela nous autorisait à porter un foulard jaune noué autour du cou. De ce fait en plus de séances de dessins animés avec par exemple la projection d’épisodes de Sylvain et Sylvette (chose que nous adorions), nous avions aussi droit à des sorties au Parc Cuneo (la nature à l’époque y était encore reine) du côté de chez Gaudens. Là nous pouvions nous livrer à différents jeux de pleine nature (jeux de piste, également parties de foot) mais aussi tenter de faire prisonnier notre jeune curé de l’époque (qui s’était au préalable dissimulé dans le maquis), en l’occurrence l’abbé Gallo qui d’ailleurs méritait bien son nom car il galopait fort bien et fort longtemps. Mais lorsque nous finissions tout de même par l’attraper car nous avions l’avantage du nombre, nous pouvions alors constater combien il avait de mérite à bien vouloir se livrer à ce jeu, car dans sa soutane eh oui, il était tout simplement en nage, et son col de plastique n’arrangeait pas les choses loin s’en faut. Inutile de dire que nous l’adorions tant nous pouvions aimer ces jeux mais aussi les kermesses qui étaient également organisées.

Il y avait aussi le spectacle qu’offraient les villageois qui étaient descendus à la ville pour faire différents achats. Souvent leur intérêt était pour ce que pouvait leur vendre l’établissement « Morelli et Franchini » (aujourd’hui disparu) situé dans le bas du cours Napoléon. En attendant l’heure de départ de leur car, cars qui étaient stationnés côté droit du cours Napoléon en le remontant, ils étaient assis, parfois assez nombreux, ayant l’air de tous se connaitre, à la terrasse des cafés avec tous les outils qu’ils avaient achetés (pelles, bèches, râteaux, haches, cordes etc) et aussi différents sacs, de papier mais aussi de toile de jute. A l’intérieur devaient se trouver sans doute pinces, tenailles, marteaux, clous, fil de fer et que sais-je encore. Cela me plaisait beaucoup de me dire que toutes ces personnes allaient repartir vers leur village respectif pour continuer le travail de la terre ce qui pour moi a toujours été une très noble chose.

Quand arrivait la dernière partie de l’année scolaire, celle qui précédait le départ pour la « colo », nous nous fabriquions alors des « chariots » avec des roulements à billes que nous « refilaient » les mécanos auto du coin. Nous nous permettions de rouler sur les trottoirs et c’était assez bruyant mais nous y prenions beaucoup de plaisir. Aujourd’hui cela ne serait plus possible et d’ailleurs aucun gamin ne s’y risquerait sous peine de vives réprimandes.

Nous nous rendions aussi au marché couvert des paysans (où se trouve actuellement l’office du tourisme) pour y voir les vieilles paysannes avec leurs robes longues et noires ainsi que leurs foulards sur la tête vendre à même le sol ou alors posé sur des cageots quelques œufs, parfois une poule ou deux, ou alors un lapin, quelques légumes de saison ainsi que quelques fruits non calibrés mais au goût incomparable. Pendant ce temps, leurs carioles avec soit un âne ou une mule pour les tirer, attendaient sur une place (aujourd’hui occupée par la CCI) de laquelle nous parvenait une forte odeur de crottin. Cela constituait aussi un spectacle et nous nous amusions à jeter parfois un petit caillou sur un de ces équidés dans le but de provoquer une quelconque réaction mais la plupart du temps rien ne se produisait.

 Nous avions aussi de vieux vélos un peu lourds qui souvent nous avaient été donnés et nous partions à la belle saison comme des fous jusqu’à la plage du Ricanto pour bien entendu nous y baigner. L’eau était à bonne température et la plage quasi déserte. Pendant parfois plus de deux heures nous n’allions pas cesser de faire des plongeons dans l’eau et des entrées et sorties et même des bombes « a sciappa culu ». Le retour sur Ajaccio était alors bien calme et sans danger car la circulation automobile très faible à l’époque nous permettait presque toutes les fantaisies sur la route.

 Les températures avaient commencé à grimper et s’ouvrait l’époque où nous allions commencer nos parties de pêche à la ligne sur les quais d’Ajaccio (à nous I bugi, I Castagnoli, I Sparadio, I Capiciocci, I Righjini) dans la douceur des fins d’après-midi du mois de Juin et la joie de voir l’école se terminer très bientôt. Que la vie était belle….

Et c’est là que se profilait le départ pour « Les Chênes Verts » …

 

 

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Date de dernière mise à jour : 19/07/2019