Pauvres amours - Jean-Pierre Santini

Pauvres amours - 244 pages, 15€ ( 2018)

Couv 1ere pauvres amours

Depuis six ans, Emmanuelle et Paul vivaient une belle histoire d’amour. Et puis, un soir, sur un pauvre mensonge d’Emmanuelle, Paul a rompu. Pour se défendre, elle lui avait écrit : « J’ai menti. Oui. Comme toi. Comme tout le monde. » Désemparé, Paul s’était réfugié dans l’écriture en correspondance avec Yves son ami d’enfance retiré au pays d’ailleurs. Dans cette recherche de l’amour perdu, c’est le mensonge même de la vie qui se révèle.

Comment croire encore aux rencontres amoureuses qui ne sont que codes et discours pour consoler les individus et assurer la survie de l’espèce?

La littérature participe de ce grand jeu de dupes.  Sous couvert d’histoires sentimentales, elle formule en beauté les obligations naturelles et les besoins d’organe. Les auteurs de roman d’amour le savent bien. Ils jouent leur petite musique à nos oreilles. Nous l’entendons et finissons toujours par y croire au point de la rejouer à l’occasion de « nouvelles rencontres ». On tombe et on retombe amoureux en oubliant que ces chutes successives portent en elles, déjà, la chute finale. 

EXTRAIT 1 - Dédicace

                       à Andrée Nicolaï

« L’amour, tu sais, ce dont il a le plus besoin, c’est l’imagination. Il faut que chacun invente l’autre avec toute son imagination, avec toutes ses forces et qu’il ne cède pas un pouce de terrain à la réalité : alors là, lorsque deux imaginations se rencontrent…il n’y a rien de plus beau. »

                                                                                                                                                                         Romain Gary

 

EXTRAIT 2 Page 17

Paul

Tu me connais assez mon cher Yves toi qui es parti comme cela un beau matin sans prévenir personne, pour savoir ma sensibilité aux mots qui relatent les instants passés et qui d’une certaine manière les ressuscitent. C’est le sens même des légendes, des contes, des récits ou des romans. En voici un premier retrouvé au fil des 1019 pages que nous avons écrites ensemble Emmanuelle et moi.

En date du 15 juillet 2014, poème composé pour l’anniversaire d’Emmanuelle :

Elle a le regard dansant des filles dont le cœur chante

Et sa voix porte en écho toutes les voix de l'île.

Elle est la joie, le bonheur, la force

Qui me porte et m'enchante.

Puissante, profonde, fertile,

Elle est née de la terre de Corse

Et je vais vers elle

Comme on remonte à la source

Ou comme on se laisse aller aux limbes de la mer.

– À ringraziati. Je suis d'autant plus touchée par tes mots, tant il est clair que cette Corse est en moi de manière viscérale. Tu es adorable. À l'aube, j'ai aimé le doux parfum de tes mots... Tu vas terriblement me manquer.

Pourquoi te manquer ? Tu m'abandonnes ?

– Je suis certaine de ne jamais y parvenir... C'est toi qui devras t'en charger tôt ou tard. Basgi.

Oui, le jour de ma mort.

Yves

Paul a toujours le pressentiment de la fin. Il situe tout, y compris les mots, dans l’ordre de la disparition. C’est assez banal en somme. Tout ce qui vit oscille entre le désir de durer longtemps et la petite peur secrète de chuter, du jour au lendemain, dans la fosse commune. L’ombre portée de la mort accompagne nos pas. Et les amours, aussi splendides soient-elles se décomposent lentement. Tout feu, tout flamme, tout cendre, c’est la mesure à trois temps du petit tour de piste où la vie chahute, irradie et s’éteint.

EXTRAIT 3 Page 54

Paul

Je reconnais volontiers cette propension à user des mots, mais c’est souvent pour me défendre des réalités obsédantes qui nous assaillent. Certains y résistent mieux que d’autres et parfois même dans l’absolu silence. Je les envie. Ça me rappelle une chanson de Jacques Brel.

« Être une heure, une heure seulement

Être une heure, une heure quelquefois

Être une heure, rien qu'une heure durant

Beau, beau, beau et con à la fois. »

Mieux encore et plus qu’un instant, on voudrait être con à chaque instant de chaque jour et mourir bêtement, comme on a vécu.  Je ne suis pas sûr que ce soit possible, ni même que cela existe. Par contre, on peut toujours se cultiver en la matière. Jouer au con ne signifie pas qu’on le soit. C’est un moyen comme un autre de laisser filer la vie sans trop s’en apercevoir. Le consumérisme tous azimuts aide les braves gens à s’évader d’eux-mêmes. Emmanuelle avait besoin de tout ce qui aujourd’hui distrait les foules de l’angoisse. Elle allait au stade avec Francescu assister aux matchs du SCB.  Elle prenait plaisir à des « apéros dinatoires » si pauvres en échanges qu’il était vraisemblable qu’on puisse les permuter d’un groupe d’amis à l’autre. J’étais fasciné par cette évidence, qu’ici ou là, les conversations étaient de même nature, qu’on y reprenait les opinions communes modelées par le système médiatique et que ces riens échangés aidaient sans doute à donner en soi cette certitude aveugle qu’on est bien vivant dans ce monde, ici et maintenant.  Mais je comprends d’autant mieux ta critique, mon cher Yves, toi qui connais à présent l’envers du décor, que je me suis effectivement laissé aller moi aussi au discours amoureux.  « Le langage est une peau : je frotte mon langage contre l'autre. Comme si j'avais des mots en guise de doigts, ou des doigts au bout de mes mots. Mon langage tremble de désir. » (Roland Barthes). C’est exactement ce que j’ai fait avec Emmanuelle deux années durant. 

EXTRAIT 4 Page 83

Yves

Emmanuelle a un certain sens de la répartie, un goût pour le jeu sur les mots et cela ne t’a pas laissé indifférent. Tu étais convaincu qu’il s’agissait d’une conséquence de ses lectures. Elle se battait avec les mots pour s’efforcer, comme elle te l’avouera plus tard, d’être « à ta hauteur ».  Elle t’avait mis sur « un piédestal » - autre aveu au moment de la rupture - et faisait de son mieux pour soutenir les échanges. Ce duel à mots mouchetés était un plaisir.  Tu t’y es laissé prendre en te plaçant sur le même registre. Cela donnait des dialogues plus au moins joyeux, plus au moins décalés. Vous vous caressiez du bout des mots. Pourtant, sous cette apparence de culture littéraire, Emmanuelle dévoilait ses véritables centres d’intérêt.  La musique, les variétés, les diners rituels avec son « ami » Jojo, les apéros dinatoires et, tous les ans, un petit voyage qu’elle préparait des mois à l’avance avec sa cousine Amélie. C’était l’exact contraire de ta vie. À la musique du préfère le silence, aux paroles des chansonnettes tu préfères les livres, aux apéros et réunions diverses où rien ne se dit que la peur du temps qui passe sous la légèreté des mots et la comédie des actes, tu préfères ta solitude aux mille voix présentes ou absentées, à la visite touristique de la superficialité du   monde, du préfères le voyage immobile qui descend aux profondeurs de l’être. Emmanuelle et toi n’aviez rien en commun.

EXTRAIT 5 Page 126

Yves

Tu lui déclarais ton amour sur tous les modes... Par exemple

Sur le mode « Un amour éternel »

Je reste sur l'équation éternelle de notre amour… L'épitaphe pour moi : « Je fais semblant de n'être plus là, mais je l'aime encore. » … Nous avons une éternité vivante devant nous. L'amour c'est justement de ne jamais se trouver au bord de la fosse commune… Je t'ai rencontrée avant même de te connaître. Je t'ai aimée dans cette ignorance, dans cette obscure lucidité… Je me souviens que j'ai oublié de t'aimer avant de te rencontrer… Cet amour est comme une encre indélébile… Quelque chose en moi qui ne mourra jamais… Tu es ma peau d'âme.

Tu ajoutais à ce petit lexique de banalités amoureuses un poème écrit spontanément et trois aphorismes extraits d’un de tes recueils. 

Elle n'avait pas le cœur

À jouer l'amoureuse

Et me salua promptement

D'un dernier sourire.

J'entrais dans la nuit

Mes rêves en étau

Sous ma nuque glacée

Et mes mains inutiles

À son corps absenté.

« Amour ? Une drogue douce pour que la vie dure. »

« Quand on aime à la folie, on aime aussi sa folie. »

« On aime toujours ce qui nous manque. L'amour est un défaut de soi. »

C’est tout de même incroyable que tu puisses être aussi lucide dans ton travail d’écriture et aussi naïf dans tes relations sentimentales. Ce « défaut de soi », cette part manquante que tu cherches désespérément chez toutes les femmes rencontrées tu devrais enfin admettre que c’est un rêve impossible. Tu reconnais volontiers que c’est aimer sa propre folie que d’aimer à la folie et que l’amour n’est au fond qu’une drogue douce pour que la vie dure. Tu sais, et nul ne l’ignore, que tout cela est fondamentalement lié à la procréation. D’ailleurs, après que vous vous soyez enfin retrouvé dans la passion amoureuse, tu lui avais fait l’aveu extraordinaire d’un désir d’enfant avec elle !

EXTRAIT 6 Page 129

VERBATIM – La passion amoureuse

19 juin

Dès l'éveil, ce manque terrible de toi comme si ma vie, désormais, dépendait de la tienne.

Tes mains, ta peau, tout me manque déjà tellement.

– Je te serre si fort, trop sans doute, dans mes bras. Guidu Benigni vient d'obtenir le prix des lecteurs de Corse pour « L'Affeschi ». J'espère qu'avec ma coéditrice nous ferons encore mieux demain ...

C'est formidable. Demain, tu auras oublié jusqu'à mon prénom que tu ne prononces jamais d'ailleurs.

– Emmanuelle, dis-moi quand je peux t'appeler. Ma coéditrice ce sera toi. Pourquoi me fais-tu de la peine ?

Je m'installe à jamais dans la « nuit bleue » de l'homme dont je suis éprise. Des déflagrations dans le cœur !  Cela ne te fait pas l'effet d'une bombe on dirait !

– Emmanuelle, votre puissance charnelle m'a désinté-gré sous les clartés de lune de la Canonica.

Nous voilà alors tous deux redevenus poussière et nos âmes épousées à l'autel indestructible de notre passion sans foi ni loi !

– Tu es ma foi, ma loi, la source vive ou je bois (pas encore mais ça viendra !)

Je serai ta rédemption

– Mon tendre supplice, mon ascension aux voies lac-tées de nos désirs.

À l'infini firmament. Comme ces plages que tu aimes tant.

– Je n'aime les plages,

Et la ville,

Et l'ailleurs

Que par toi.

Tu fais monde d'un mot

D'un sourire

D'un regard

Et tout en toi

Me console

Et m'égare.

Je te veux au bout du fil

Au bout du fil de ma vie peut-être

N'attends pas que le temps file

Pour m'appeler un peu.

Un peu d'être.

Je vais pourtant vivre les enfers. Je le sais. Je crois que je t'aime « un peu ». Je te sauverai des eaux mais je n'échapperai pas aux flammes !

EXTRAIT 7 Page 142

VERBATIM – La passion amoureuse

27 juin

L'ermite d'Imiza se déplacerait-il ce soir pour sa belle et rebelle protégée ?

– Si la femme qu'il aime ne l'avait pas abandonné, peut-être. Mais voilà, l'ermite, à l'instar de Bernard, amoureux d'une étoile de mer, se réfugie au fond de sa coquille et ne veut plus rien savoir du cours du monde.

Tu es superbe. Vraiment. Je ne sais pas quoi te dire.

– Je rentre dans l’été comme dans un désert.

Tu vas me manquer terriblement.

– Les sables indulgents n'effacent pas la trace des amours et l'obstacle des dunes dissimule parfois des oasis aux sources chantantes comme la vie qui recommence sous les pesanteurs minérales.

C'est ce qui embellit le désert... C'est très beau. Merci.

– Toi, l'oasis

Et moi,

Le nomade altéré

Qui cherche depuis toujours

Le chemin et la source.

Il est une chose que je ne cherche plus, c'est ta voix. Elle m'a parlé bien avant tous les mots que tu as pu m'écrire ou me dire. Je ne la cherche pas. Elle est en moi.

– Et toi tu me parles de tout ton être. Quelque chose est passé qui s'est incarné en moi, comme la mémoire de l'eau.

Écoute-moi, écoute-moi disait-il. Elle, elle l'entendait déjà. Je tremblais comme une feuille la première fois que nous nous sommes parlé.

– Moi je tremble toujours au souvenir des sensations éprouvées au contact de ton corps. C'est ineffaçable. On se retrouvera. Je n'imagine pas ne plus pouvoir te serrer dans mes bras.

Ça me semble une évidence. Je ne t'ai pas perdu.

EXTRAIT 8 Page 191

VERBATIM

31 août

Je suis désolée pour ce soir, mais je ne peux pas finalement aller en Tavagna avec toi parce que je dois voir ma cousine Amélie qui a quelque chose d’important à me dire.

– N'en parlons plus. Chaque jour les chances de vivre cet amour s'amenuisent.

– Tout ce que je t'ai dit et donné de moi était profondément sincère. Toujours. Pardon de ne pas avoir appris à me laisser aimer de toi... Au revoir.

– Tu me quittes ?

Oui. Cette fois, oui.

– C'est incroyablement cruel ton attitude.

– Non.

– Tu me proposes hier une soirée. J'accepte. Tu as un empêchement et, à partir de ça, tu décides de rompre définitivement ! Quelque chose ne va pas ...

C'est parce que je suis désespérément amoureuse de toi. J'en suis malade. 

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Date de dernière mise à jour : 19/07/2019