COMMANDO FLNC

COMMANDO FLNC, sur ISULARAMA, par Xavier CASANOVA

COMMANDO FLNC

 

XAVIER CASANOVA

Ecrivain

Dans Commando FLNC, le dernier ouvrage de Jean-Pierre Santini, mon regard est longtemps resté fixé sur une page qui me semblait résumer à elle seule tout le tragique de l’œuvre de Jean-Pierre Santini, et de sa vie tant elle colle à son œuvre. Cette page, c’est la quatrième. Non pas la quatrième de couverture, mais la quatrième page de l’opus lui-même. Une page sans folio. Un hors texte, rangé dans ces pages liminaires où, avant même la page de titre, sont listées les œuvres du même auteur. Pour mémoire.
Dans Commando FLNC, cette page rappelle à nouveau que l’auteur est entré en littérature à 23 ans, et par la grande porte : Gallimard. Son premier roman, Le Non-lieu, sort en 1967, sous la griffe du Mercure de France, autant dire sous la houlette de Simone Gallimard, qui en assume la direction depuis 1958, et la conservera jusqu’en 1995. Très joli badge, n’est-ce pas, que de se prévaloir, à cet âge, d’un roman accueilli sur un catalogue réputé pour ses succès établis, autant que pour sa recherche constante de nouveaux talents. Page 4 : du même auteur, donc. Page 5 : page de titre. Page 6 : blanche. Page 7 : l’ouvrage est dédicacé « À tous les patriotes qui ont fait le sacrifice de leur vie pour la cause du peuple corse. » La formule fait penser à une stèle listant des héros trépassés. Ne vaut-elle pas, aussi, et avant tout, pour qui a sacrifié sa vie littéraire à une cause romanesque en attente d’écriture ?
Et je pense à toutes les contorsions qu’il faut faire, aujourd’hui où l’auteur s’approche des 70 ans, pour lui accorder une place majeure et méritée, si ce n’est dans la littérature française, du moins dans les lettres corses d’expression française. Malgré Corsica clandestina (2004), Isula blues (2005), Nimu (2006), Le sentier lumineux (2008), et L’Ultimu (2012), pour ne citer que les œuvres les plus fortement liées les une aux autres par l’expérience de la lutte clandestine, d’où devait naître une Corse retrouvant, par l’indépendance, la maîtrise de son destin, « une Corse libre, démocratique et sociale ».
Dans Commando FLNC, sans fioritures de style, à l’exception de son dernier chapitre, Jean-Pierre Santini trace le quotidien d’une des unités de base de cette armée qui n’est qu’une ombre de l’armée des ombres. Un quotidien qui progressivement bascule dans le rituel, la mascarade. L’ouvrage aurait pu être intégré à L’Ultimu, aux multiples voix qui s’y entrecroisent. Il aurait alors ajouté la voix terne du militant sans parole — sauf le renouvellement tacite de ses consentements —, assigné à quelques expéditions nocturnes sans autre finalité que l’entretien d’un mythe. Voix terne, sous une plume désabusée. L’éveil des consciences n’était pas au programme. Simple déploiement de petites brigades territoriales, répandant en profondeur quelques coups d’éclats sporadiques et de proximité. La stratégie ? Degré zéro : aux brigadistes d’identifier leurs cibles et de les traiter, contre le simple renouvellement de leur adhésion. Degré moins un : butiner, recycler les prises de guerre et exploiter à son profit l’emprise de cette guerre. À tous les niveaux. Jusqu’à l’affrontement fratricide des intouchables. Les rêves ardents, un état d’âme. Le pot pourri qui dissimule les odeurs rances et crasses d’un conflit sans nom, nocturne et anonyme. Le jeu avec le feu, un état de fait. À l’écriture du texte inspiré, fondant et animant le renouveau d’un peuple, s’est substitué une kyrielle de pactes individuels avec les puissances apparentes et fluctuantes du moment. Reste un peuple exsangue, recroquevillé sur sa langue, faute de parole. Et des paroles vacantes empilant les pierres du désert, tant semble vain, désormais, l’empilement des mots. Hier, le don de soi. Aujourd’hui, le deuil des dons. Tragique épilogue. Bénis soient ceux qui ont cru.
Si un jour, l’œuvre de Jean-Pierre Santini suscite assez de curiosité pour qu’on cherche à la rapprocher d’autres parcours littéraires, je suggèrerai de l’éclairer à travers l’exemple de Romain Gary, et notamment Les Racines du ciel… Et que l’Ultimu, alors refondu avec son épilogue, rejoigne le catalogue de ses origines : Gallimard. Simple anamorphose : déplace ton regard, tu verras la figure. Elle est là. Belle. Puissante. Tragique.

 

JEAN-PAUL CECCALDI

Ecrivain

Après son roman fleuve L’Ultimu, Jean-Pierre Santini vient de publier un récit court qui est une sorte de pierre de Rosette dans son œuvre militante et littéraire. «Commando FNLC» est peut-être l’épilogue de L’Ultimu. Dans ce nouvel opus, trois personnages principaux traversent l’histoire nationaliste corse ; trois personnages dont on peut retrouver des linéaments dans d’autres livres de Jean-Pierre Santini. Le choix du récit romancé et les thèmes abordés sont, à notre sens, dans le prolongement de quatre précédents romans : Corsica clandestina,  Isula blues, Nimu et  L’Ultimu.
La quatrième page de couverture présente « Commando FNLC » comme suit :
«Trois membres d'un commando FLNC traversent l'histoire contem- poraine du mouvement national qui fut porté à l'origine par l'idéal patriotique avant de naufrager dans les dérives affairistes et mafieuses. 
Paul Monti en savait assez. L'avenir devenait prévisible. Il pensa que c'en était fini du peuple corse même si personne n'entendait sonner le glas et que les artistes prospéraient sur cette fin de monde. On mourait en beauté. Et c'était déjà ça. »
Seul Paul Monti est cité. Il se dit « inhumain parce que trop humain », une formule qui fait écho à l’aphorisme « Humain, trop humain »(ou Choses humaines, trop humaines, Un livre pour esprits libresqui est l’œuvre du philosophe Friedrich Nietzsche). Paul Monti accepte son rôle collectif dans le parc humain, mais il refuse « d’entrer par sa progéniture dans le maelstrom humain » (On pense au « parc humain » de Peter Sloterdjik : un parc humain, inhumain, trop humain). « A tout prendre, il avait choisi celui (le rôle) du personnage modeste, désintéressé, offrant au collectif tout ce dont il était capable, à l’exclusion d’une descendance qu’il refusait d’engendrer », précise-t-il. Paul Monti ne veut donner à l’humanité qu’une vie : la sienne. Il ne veut pas se reproduire, proliférer et prospérer dans une fin du monde corse, sachant que « le naturel prend toujours le pas sur le culturel ». Face à une société individualiste et corrompue, il joue son rôle collectif. Il n’est pas étranger au monde, mais tout lui est étranger d’un monde qui se vend au lieu de se donner. Dans la société corse gagné par le consumérisme, il s’efforce de passer inaperçu et ne s’attache à personne. « Le jeu de rôle lui convenait dès lors que la vie se réduisait à un jeu et à un rôle ». Cette phrase renvoie à un extrait de L’Ultimu : « Ainsi, l’homme et les sociétés humaines ne seraient que le jouet du destin - pas du destin grec ou latin, glorieux, humain, mais d'un cénacle de Dieux Technocrates qui ont inventés l'écriture et, bien avant cela, créé l'espèce humaine pour en jouer, appliquer, regarder se réaliser sous leurs yeux le programme prévu par eux pour les hommes… »  On mesure alors le fatalisme de Pierre Monti qui se détache de l’histoire du monde car « à vouloir embrasser toute l’humanité, on en oublie parfois l’humain ».
Les deux autres personnages représentent deux mondes qui se côtoient dans le mouvement nationaliste. Dume Capretti est un militant très actif à qui l’on a confié la logistique des opérations. De condition modeste et illettré, il profite des opérations pour commettre quelques rapines et améliorer son ordinaire en revendant ses prises de guerre : une mauvaise habitude acceptée par le mouvement et  qui se répandra comme la gangrène en attirant par la suite des voyous dans la clandestinité politique. Ghjuvan Santu Palazzu est né sous une bonne étoile. Il est riche et cultivé. Etudiant en droit, il se destine au Barreau, considéré comme le tremplin d’une carrière politique. Il a pour modèle Maître Jean Mathieu Tagliamonti, élu à l’assemblée territoriale de Corse. 
Paul Monti, homme de gauche, vit, de l’intérieur, l’évolution criminelle et affairiste du mouvement nationaliste. Membre d’un commando FNLC, il observe ses deux acolytes. Il décèle, chez eux et les chefs clandestins, les ferments de dérives à venir avant d’assister à la perte des repères politiques et moraux qui ont conduit le FNLC à son éclatement.
Comme l’a écrit Montaigne : « Nous sommes tous de lopins, et d'une contexture si informe et diverse, que chaque pièce, chaque moment, fait son jeu… » Chaque humain est fait de morceaux qu’il tente de réunir pour vivre entier. L’auteur raconte des lopins de vie dans une mise en abime du mouvement nationaliste éclaté. Il ne s’agit pas d’un récit simplement historique car le roman est un genre ouvrant d’autres horizons que ceux d’un simple constat. Jean-Pierre Santini le sait bien. Il raconte ce qu’il a perçu, ressenti et pensé. Ensuite le lecteur aura son point de vue en fonction de son niveau de lecture, de sa connaissance de l’histoire et de son vécu, c’est-à-dire de ses propres « lopins » et de sa propre « texture ».
On peut jouer à mettre des identités sur les autres personnages du roman et c’est facile lorsque leurs noms ou leurs histoires sont proches de personnes qui ont fait l’actualité. Parmi elles, certaines sont en prison et d’autres ont été assassinées. En ce qui concerne le chef du FNLC incarcéré et le milieu toulonnais, nous vous renvoyons au livre « Les parrains corses » écrit par Jacques Follorou et Vincent Nouzille. Toutefois ce n’est pas l’essentiel de ce roman dans lequel chaque personnage joue son rôle. Parmi les rêveurs de mondes nouveaux qui négligent toujours les archaïsmes du pouvoir et de la cupidité, comme tant d’autres, Paul Monti avait cru possible l’édification d’une société corse libre, juste et fraternelle.
A le lire, figure historique du nationalisme corse contemporain, Jean-Pierre Santini regrette les dérives et turpitudes d’un mouvement auquel il a consacré loyalement sa vie. Affairisme, clanisme, clientélisme, intégration au Système... autant de maux qui rongent la Corse. L’auteur analyse le monde nationaliste et ce qui a détourné les militants d’un idéal national et social né dans les années 1970. Il le fait à travers un roman qui permet une approche plus intime des personnages réels ou imaginés. Il s’agit avant tout d’une aventure humaine et forcément tragique. 
Paul Monti s’accroche, avec lucidité, à son rêve nationaliste.  « Mais il vivait ce désenchantement comme une histoire d’amour. Il ne se résignait pas au point final. Un rêve flottait encore dans sa tête ». Ses désillusions et sa lassitude n’en sont pas venues à bout. Ce n’est donc pas un reniement mais une réaffirmation de convictions profondes qui ont été perdues de vue par d’autres. Dans la théorie des trois formes de la LLN (lutte de Libération Nationale), Monti  reconnaît l’utilité de la lutte armée clandestine mais rappelle l’importance de la lutte de masse (manifestation de rue, mobilisation populaire) et de la lutte institutionnelle (élections, contre-pouvoirs associatifs et syndicaux). Il pense que « le fusil ne doit pas commander au politique ». Dépassé la soixantaine, le militant de la première heure ne se sent plus concerné par le cercle d’une clandestinité qui devient un jeu, voire même un cirque où la cagoule peut, par dérision, être remplacée par un masque de clown.  Partisan d’une « Cunsulta Naziunale », assemblée provisoire constituée par les votes d’électeurs volontaires, il ne peut qu’assister à l’échec de ce projet et à une confrontation fratricide née de scissions au sein du FNLC. 
Le fond historique de ce roman ne le rend pas ennuyeux. Sans doute,  Jean-Pierre Santini a-t-il voulu, par ce récit court, écrire moins pour en dire davantage, sans s’étaler et sans trop discourir.  Comme ses autres romans, « Commando FNLC » est bien écrit avec quelques formules bien pensées, comme: « La passion des vivants n’intéresse plus les morts ». Elle est  à méditer comme l’est la fin du peuple corse, prévisible pour le militant nationaliste désabusé
 « Alors si nous ne somme pas mort, j'ai du mal à croire que nous sommes bel et bien vivants », a commenté  un lecteur corse de l’Ultimu sur un réseau social, citant auparavant son père qui disait : « Rien n'est définitif, pas même la mort du peuple corse, Ò corse inachevée ! ». 
Jean-Pierre Santini pousse le lecteur à une profonde réflexion sur le passé, le présent et l’avenir de la Corse : une écriture salutaire qui suggère, sans la formuler, une rédemption collective nécessaire. Le ton n'est pas moraliste. Il ne prêche pas mais, plutôt que de condamner individuellement, il montre l’impasse dans laquelle, à son sens, le peuple corse « résiduel » (60% de la population insulaire n’est pas d’origine corse) a été amené. Cela implique une responsabilité forcément collective. Son point de vue est celui d’un militant nationaliste avec ses nombreuses années de militantisme mais aussi celui d’un intellectuel impliqué dans des actions culturelles en Corse.  
« Commando FNLC » est, à notre sens, une histoire d’amour patriotique… Paul Monti pense que c’en est fini du peuple corse, même si personne n’entendait le glas et que les artistes prospéraient en cette fin du monde. On mourait en beauté. Et c’était déjà ça ». C’est sur cette belle fin qu’on referme le livre. Nous conseillons à ceux qui ne l’auraient pas fait, de prendre le temps de lire, dans la foulée,  L’Ultimu.
 


 

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Commentaires (3)

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Date de dernière mise à jour : 02/11/2017