L'ULTIMU

L'ULTIMU sur ISULARAMA, par Xavier CASANOVA

L'ULTIMU, extraits de recensions, notes de lecture et articles de presse

Charlie Galibert
Anthropologue et philosophe

Il y a dans cette mise en abyme de la littérature, jeux entre l'auteur et son personnage, entre Andria Costa, Julien Costa, Samuel Romani  et JP Santini ; cette idée d'un destin tissé par des parques "extraterrestres" sur fond du parc humain de Slodenjick, l'allégorie des menhirs, la fable de l'écriture, les bandere, la mémoire, le militantisme, le consumérisme contemporain, la fin d'un (du ?) monde  -  quelque chose qui certes n'est pas habituel et n'a pas de résonance dans la littérature corse contemporaine.
Au gré de mes lectures, j'ai croisé cette phrase d'un entretien de Chamoiseau qui, me semble-t-il, correspond bien à l'esprit de L'Ultimu : « L'objet de la littérature n'est plus de raconter des histoires, mais d'essayer d'opérer des saisies de perceptions, des explorations de situations existentielles, qui nous confrontent à l'indicible, à l'incertain, à l'obscur. »

Xavier Casanova
Ecrivain

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(...)Le texte, ou plutôt la masse de textes, méritait que la créativité qui se déploie dans l'écriture soit accompagnée d’un minimum d’inventivité dans la présentation. La fiction d’un regard posé en 2050 sur des fragments d’aujourd’hui — dès lors transformés en archives — permettait pourtant une mise en livre futuriste, si ce n’est une composition les parant de l’habillage des textes sacrés. Un livre qui aurait accueilli l’œuvre du Verbe. Fragmentée. Inachevée. Mille feuillets pour projeter la folle idée d’un peuple corse maîtrisant son destin dans un futur où son effacement serait déjà consommé. Mille pages versées à l’histoire future de la dislocation d’un rêve vitreux plus que cristallin. Un rêve dont nous portions et portons encore les blocs érodés. Les arènes. Les limons. Chacun à notre façon. C’est ainsi que la Corse est en nous. Chacun son fragment. Son attache. Son engagement. Son histoire. Sa vérité. Son parcours. Son destin. Sa Corse. Pour certains, protégée par la rêverie solitaire. Pour d’autres exposée dans les manigances publiques. Et pour quelques uns consommée dans les errements de l’action violente, ou exaltée dans les fastes de la délinquance réussie. La littérature de fragment sied bien à cette histoire là, qui raconte non pas la fin de l’histoire et son éclatement global, mais son ébullition diffuse, permanente et si bien partagée que tous la portent. Tant bien que mal. Envers et contre tout. Jusqu’au dernier. Comme un fardeau. Comme un flambeau.
Le fragment sied autant au « roman national corse » qu’à son territoire cloisonné, sa société segmentée, son imaginaire morcelé, son peuple démembré, son sort abandonné au jeu incertain des solutions individuelles et des échappées solitaires. L’Ultimu, dernier roman de Jean-Pierre Santini, plonge délibérément dans le genre. Eclatement du récit. Dislocation du puzzle, partiel, bancal, inachevé dont certains avaient entrepris la construction, par la voie de la révolte — pure et lyrique ou dure et dramatique —, en espérant être à la fois l’attracteur rassemblant les pièces, la raison les aboutant les unes aux autres et le ciment conférant sa solidité à l’image finale. Révolte posée dans une juxtaposition d’actes symboliques, parfois violents, pas toujours insensés. Révolte exposée, aussi, dans une succession de textes publics visant, pour les uns, la mobilisation des énergies et, pour les autres, la justification des actes. Révolte extériorisée dans le simple effort de rester soi même et d’en assumer le coût. Manque le texte intermédiaire, la chronique des débats internes et des décisions intimes. Rien de plus oxymorique qu’un journal officiel de la spontanéité clandestine. Rien de plus improbable qu’une chronique du flux et reflux des doutes et des certitudes, des audaces et des timidités. Rien de plus paradoxal que l’histoire officielle d’un soulèvement : ça ne s’écrit que dans la victoire, lorsqu’un nouveau pouvoir se consolide en construisant a posteriori le récit mythique de sa fondation sanglante. Effacement de la dimension humaine, triviale, terre à terre, myope, sordide. Exaltation de la dimension héroïque, sublime, sanctifiée. Chacun trouve alors son compte à habiller du mot des mythes les gestes les plus insignifiants comme les grands faits légendaires. Unir. Jusqu’au dernier.

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 Le lecteur qui aborderait L’Ultimu comme on approche un roman ordinaire court le risque de se perdre dans le maquis des textes, et de s’épuiser à atteppasi, grimper, jusqu’aux lignes de crête où Jean-Pierre Santini laisse entrevoir, sous son écriture alors incisive, sensible, imagée et poétique, la manifestation paroxystique du Verbe.
Que le lecteur entende d’abord la recommandation de Samuel Romani [91] et voit dans la juxtaposition de textes qui s’offre à ses yeux ce que Samuel voit dans l’empilement d’un mur en pierre.  « … ne le regarde pas comme un objet ou une accumulation inerte (…) mais imagine d’abord le travail et donc l’énergie humaine qui ont permis de l’édifier. (…) Le chancellement des ombres aux moindres interstices calligraphie la grande écriture des foules anonymes qui ont laissé la trace de leur passage. » Plus loin [148], le pétroglyphe ressurgira sans qu’on sache qui énonce ce que lit Samuel : « La lumière (…) écaille les fragments de pierre ordonnés par des mains absentes comme une écriture en quête d’éternité. » Traces parlantes pour qui en conserve le sens. Vestiges dérisoires, pour qui plaque sa rationalité conquérante sur les ruines de ses propres destructions, comme sur les résidus de comportements archaïques ayant résisté à tous les changements de modes et de normes. « L’individu code Ultimu a marqué son territoire de l’empreinte infantile du drapeau hissé sur le point culminant de l’îlot G2B. [67] » La raison triomphante ne s’y entend-elle pas pour décréter l’illisibilité de ce qui échappe à son ordre ? La bête. Le sauvage. L’enfant. L’enfant pour qui a déjà retenti le murtoriu, le glas. Celui sur qui — comme le prophète Elisée — se penche l’hologramme de Paoli [88, 89], u Babbu di a Patria, le Père de la Patrie. Son enfant. Il espère le ranimer. Il espère qu’il éternuera sept fois et ouvrira les yeux. Ah ! Si nous avions seulement compté les sternutations de la Corse…


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Dans sa lettre à Jean-Pierre Santini, Charlie Galibert souligne son plaisir à avoir trouvé dans l’Ultimu une référence « savante » à Peter Sloterdijk, et à ses Règles pour le parc humain. De quoi est-il question dans cet essai philosophique ? D’un retour réflexif sur l’Humanisme et le rôle « anthropotechnique » de l’institution littéraire dans la domestication de l’homme par l’homme. Epistolaires, les Lettres tissent des communautés d’amis s’appréciant entre eux par leurs lectures réciproques. Littéraires, elles forment des communautés de lecteurs soudées par l’amour commun qu’ils portent aux mêmes textes, aux mêmes auteurs. J’ajouterai que se forment ainsi, dans un double processus de sélection — choix éditorial et réponse des lectorats — des profils d’auteurs exprimant les formes les mieux partagées des vénérations et des exécrations universelles.
Plus loin, Sloterdijk relie littérature et politique : « Chaque nation s’ancrant sur les lectures de référence de sa propre culture (…) les nations bourgeoises allaient devenir, jusqu’à un certain point, des produits littéraires (…) — fictions d’une amitié inéluctable entre compatriotes, même éloignés, et entre lecteurs enthousiastes des mêmes auteurs. » Ce lien ne peut être ignoré, et Charlie Galibert voit, à juste titre, dans L’Ultimu, une « mise en abyme de la littérature ». Elle ne pouvait échapper à un anthropologue déjà exercé à extraire de documents épars les lignes de force de la culture commune qui les relie. Elle ne pouvait, non plus, ne pas faire résonnance avec les réflexions accumulées par cette science sur le poids propre de l’écrit. Il ne transparaît jamais si bien que dans le bouleversement des modes les plus ordinaires d’imposition de la croyance : envouter dans la magie des signes, entrainer dans le flux du récit et enchaîner dans la logique des arguments. Lorsque plus aucune de ces trois forces ne joue, ce n’est pas tant qu’elles se sont effacées des textes qui les consignent. C’est qu’est morte la culture — le Verbe — qui leur donnait vie. « Ces textes que les sages nous ont laissés luisent d’un éclat qui devient de plus en plus sombre. (…) On pourrait les consulter à nouveau, si seulement on avait une raison » dit Sloterdijk en conclusion de ses Règles pour le parc humain. Que sera cette raison ? Celle de l’Ultimu, ou celle des gardiens du parc, qui se coulent sans même y penser dans le dispositif de surveillance ? Un dispositif qui, avant toute chose, les a dressés à se démarquer des sous-hommes dont ils ont la garde.


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J’entends d’ici les voix qui me reprochent de me focaliser sur l’œuvre de Jean-Pierre et de ne rien dire de celle de Marc et de Jérôme.
C’est que ces dernières gravitent déjà sur des orbites où les commentaires affluent, quand la première tournoie dans une sphère de quasi silence médiatique, très en deçà de l’énergie littéraire qu’elle recèle.
Cette énergie est pourtant manifeste si on a suivi, ou reconstitué, la bibliographie de Jean-Pierre  et si on s’est aussi attardé sur Nimu et la manière dont ce livre projetait déjà — avec des ampleurs, mais aussi des lourdeurs — la Corse dans les affres du chaos et ses lettres dans les sombres illuminations des meilleures dystopies.
En attendant que se forment les échos des multiples lectures en cours ou en attente, je vous invite à reprendre le commentaire qu’Emmanuelle Caminade avait consacré à Nimu, sur son blog « L’Or des Livres. L’Ultimu creuse la même veine. Avec la même audace. Avec le même souffle. En poussant encore plus loin la « construction éclatée » soulignée par Emmanuelle.
Je vous invite aussi relire le billet de Jean-Paul Ceccaldi, sur son site « Flicorse » où, commentant Nimu, il soulignait combien « à partir de la singularité corse, il (Jean-Pierre) fait la cosmologie de l’agonie d’une culture, d’une langue, d’un peuple... En ce sens, il rend le drame corse universel. » Le drame mondial de la dissolution des utopies « dans un océan d’indifférence ».


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Comment j’ai lu L’Ultimu ? En ouvrant le livre au hasard, et en commençant la lecture au premier indice signalant le début d’un fragment. Et en répétant ce geste à chaque retour au livre.
En fait, la démarche n’est pas totalement aléatoire. Elle conduit toujours aux pages centrales de l’ouvrage, là où se déploient les « litanies ».
Elles égrènent en série des récits de vies où des défunts exposent sans artifice le sort et le sel de leur passage sur terre et de leur ancrage à Imiza. Voix éteintes écoutées avec bienveillance, et transcrites dans une langue neutre et cristalline, affranchie des excès de la vie, assagie par la mort, par la paix éternelle. Loin, très loin de la recherche effrénée d’un style démarquant la prose du lieu de celle du commun des mortels. Humilité de la plume s’offrant aux mots des défunts, pour qu’ils murmurent encore dans les souvenirs vivants. Effacement de l’auteur. Litanie, au sens de propos monotone tout autant qu’au sens de mémento des trépassés. Office de ténèbres. Laïque et basique. D’homme à homme. D’homme en homme. Peuple. Ordinaire. Point commun ? Unité de lieu. Unité de temps. Unité de destin. Unité de destin ? Oui, dans cette tragédie-là, les Parques anéantissent tout ce qui, en ce lieu et en ce temps, pourrait engendrer et nourrir une unité d’action.

 

Okuba Kentaro 
Ecrivain

Commentaire à partir des textes de Xavier Casanova
Les murs de la mémoire
Salut à toi, Xavier, qui défend ici brillamment l'objet même de ce texte, sa composition lithographique, son appareillage complexe, sans méconnaître la portée biblique du projet littéraire, écrire en effaçant le nom du scripteur.
Seul subsisterait alors le travail de la mémoire, mais d'une mémoire anticipative en quelque sorte, fonctionnant dans l'instant, du fait même que le souvenir est comme la mer de Valery, toujours recommencé.
Jean-Pierre Santini enlève à l'individu la part vive, purement contingente, à peine désirante, si nous voulions reprendre la terminologie deleuzienne; pour se projeter toujours dans l'après, pour nous transporter à jamais dans l'imaginaire qui naît de la mort et de ses dépassements. L'image très forte des premiers chapitres, la destruction programmée des cimetières, indique le fil conducteur noir de ce livre fait pour des êtres-pour-la-mort, des hommes qui, écrasés par les murs de la mémoire, revivent l'existence des défunts. Hantés par les paroles tues, ils les intériorisent en une nouvelle phraséologie, et de fait peut naître à compter de cet oubli de l'individu l'expression d'un roman national, d'un texte infiniment réécrit par la nation, jusqu'à son dernier élément.
Certainement, la typographie classique du livre, sa couverture indistincte, semblent dans un premier temps empêcher l'expression ambitieuse du projet et son développement parfait. Mais, en fait, dans un second temps, vient l'apprentissage de la vision du monde propre au diabolique Santini, qui nous enseigne comment dédoubler le lecteur du vecteur, et l'écrivain du scripteur. Il déstabilise ainsi les équilibres historiques de l'art, entre les producteurs, que l'on acclame, et les consommateurs, que l'on flatte. Et c'est dans ce grand déséquilibre des valeurs esthétiques, qu'il nous permet de comprendre, en une sorte d'illumination, que tout le reste n'est que littérature...
L'imaginaire pourrait avoir une forme plus accessible, bien sûr, mais ne perdrait-il pas alors en monotonie ? Ne se dégraderait-il pas de son rôle d'environnement en un statut d'objet d'art ? Ne deviendrait-il pas spécifiquement perceptible, et donc assimilable, et donc assimilé ?
Mes producteurs sont mes consommateurs, disait Joyce, à qui l'on peut reconnaître quand même une réelle expérience de dynamiteur des convenances.
Voici donc quelques mots à froid sur l'Ultimu, ce monolithe torturé de la littérature corse, dans l'attente d'un article plus circonstancié que je t'enverrai.

 

Jean-Paul Ceccaldi
Ecrivain

(...)Dans L'Ultimu, le recours au roman d’anticipation permet la mise en abyme de l’époque contemporaine surtout lorsque le travail de mémoire se fait dans un contexte politique et social imaginé. A Imiza, en 2050, les gens ne meurent plus mais disparaissent en laissant ouvertes les portes des  maisons vides. Sous la domination d’un Big Brother, le monde est entré dans une ère obscure. La tribu résiduelle de ce village se compose de treize habitants âgés de 58 à 107 ans. L’entame du récit est un conseil municipal réuni pour la mise en œuvre les décrets d’une nouvelle loi organique ordonnant la translation du cimetière, c’est-à-dire sa destruction… Est-ce le dernier acte de la mort du peuple corse ? La Corse sera-t-elle en 2050 une île sans mémoire, sans passé humain? Andria Costa, l’Ultimu (le dernier) placé à titre expérimental dans une tour peuplé d’hologrammes fantômatiques, rassemble ses souvenirs, creuse sa mémoire, fouille la généalogie du mouvement de libération de la Corse. Alors qu’il est sous contrôle jusque dans ses pensées, il échappe à l’observation dans ses moments de contemplation, notamment face au bleu… entendez la couleur du ciel et de l'eau. Le bleu symbolise l'infini, le divin, le spirituel. Il invite au rêve et à l'évasion spirituelle, facultés intellectuelles perdues dans un monde soumis à la tyrannie de la raison et des sciences.(...)

(...) Entre Jean-Pierre Santini, Andria Costa (l’Ultimu), Julien Costa et Samuel Romani, il existe sans aucun doute une communauté de pensée, voire l’univocité d’une identité. En se projetant dans un avenir imaginé, Jean-Pierre Santini prend de la distance, de façon littéraire, avec son propre témoignage sur la grande et la petite histoire insulaire. C’est cette distance qui le rapproche de l’âme corse dans ce qu’elle a aussi d’universel. C’est sa fibre poétique qui donne du lyrisme à son discours et nous offre de très beaux passages. Lorsqu’il dresse des portraits parfois volontairement caricaturés, il force peut-être le trait sur des comportements et non sur des individus. Dérision et autodérision servent à montrer des dérives extra et intra-muros dans la responsabilité d’une mort annoncée : celle du peuple corse en train de perdre sa mémoire généalogique, son passé humain. Ce passé humain prend des noms de personnages historiques comme bien sûr l’illustre Pascal Paoli mais aussi des moins connus comme Circinellu, curé de Guagnu qui avait pris les armes et dont on chante encore le courage. Ils sont nombreux à hanter ce musée imaginaire. Ils ne sont pas tous vertueux. Jean-Pierre Santini nous fait entrer dans un labyrinthe « humain, inhumain, trop humain ». Dans son cheminement guidé par Andria Costa, le lecteur rencontrera l’engagement de Samuel Romani dans une œuvre collective et sa détermination à construire pierre par pierre une œuvre dans un avenir utopique menacé par les ronces et la mondialisation. L’histoire collective se déroule en parallèle avec chaque histoire individuelle. Chacun porte alors  la mémoire collective qui est un chant polyphonique. Chaque Corse, même le plus cartésien, entretient un dialogue passionnel avec son île et  le cimetière de sa mémoire. Il y trouve toute sa vertu, au sens spinozien du terme. « Dans ce monde dévasté où l'impossibilité de connaitre est démontrée, où le néant paraît la seule réalité, le désespoir sans recours, la seule attitude, il tente de retrouver le fil d'Ariane qui mène aux divins secrets. » Pour reprendre ce passage dans  Le mythe de Sisyphe écrit par Albert Camus, peut-être Jean-Pierre Santini suit-il son fil d’Ariane ?
(...) L'ULTIMU, le dernier Corse sur l'île de la Giraglia, est sans doute  une histoire qui aurait pu être sur un roman qui a été. D’aucuns pourraient n’y voir que le désenchantement d’un intellectuel, militant politique. Une analyse plus profonde décèle l’aboutissement d’une réflexion qui a amené l’auteur, à l’instar de son personnage de Petru Paghjola, à l’écriture comme propice à la rédemption et donc à la prise de conscience. Et lorsque l’on dit rédemption, le mot contient aussi celui de libération. Ses convictions apparaissent intactes et l’intellectuel trouve son efficacité dans la guerre des signes et des mots chère au sous-commandant Marcos dont l’un des messages dit : « Nous voulons faire partie de l'Histoire nouvelle, de l'Histoire du monde ; nous avons quelque chose à dire et nous ne sommes pas disposés à être ce que vous voulez que nous soyons. Nous ne voulons pas nous transformer en sujets dont la valeur sur l'échelle sociale serait déterminée par le pouvoir d'achat et le pouvoir de production". Peut-être que l’auteur de Nimu et de l’Ultimu a voulu nous dire « Dans ce pays tout le monde rêve, il est temps de se réveiller ». Du moins c’est ce que nous entendons.
Nous avons aimé et souvent savouré cette randonnée littéraire et historique avec, en refermant le livre, en mémoire un autre constat fait par Andria Costa sur l’histoire humaine de la Corse: « …/… Somme toute, une fiction. Que les hommes se jouent l’histoire, on est toujours dans l’imaginaire… Des icônes antiques aux hologrammes modernes, il s’agit bien de représentations, de reconstitutions. S’évader de l’instant, ça aide peut-être à en supporter le déséquilibre douloureux, ce désenchantement où la vie et la mort font ensemble leur chemin ». Acteur et témoin, double Je ?… Jean-Pierre Santini joue par anticipation avec son histoire et celle de la lutte pour la libération de la Corse sans en être dupe, donc avec lucidité. 
Le sous-titre d’Ultimu est « Populu corsu hè sunatu u mortariu ? » La mort du peuple corse ? Pour donner une réponse de lecteur à la question, je citerai Albert Camus : « Je tire ainsi de l’absurde trois conséquences qui sont ma révolte, ma liberté et ma passion. Par le seul jeu de la conscience, je transforme en règle de vie ce qui était invitation à la mort — et je refuse le suicide. » 

Journal de la Corse
Septembre 2012

 Lisa D’Orazio

L’Ultimu, dernier roman de Jean-Pierre Santini
Jean-Pierre Santini se décrit comme un militant, parmi les autres, dans son village natal de Barrettali (Cap Corse). Auteur d’une vingtaine de livres et romans, il est aussi l’éditeur de la maison d’édition « A Fior di carta », « ayant pour objet la publication de documents historiques et d’ouvrages littéraires, notamment de poésie ».
Ses ouvrages évoquent, entre autres, les déserts humains des « hivers blancs ». Après des années de militantisme qui a commencé avec la création du FLNC il écrit « Front de Libération Nationale, de l’ombre à la lumière » recension bien utile de textes et documents bien oubliés et écho évocateur de cette période. C’est un vrai souci que de faire aboutir cette histoire du peuple corse. Il fait sien cet aphorisme ; « l’enfer c’est la privation de l’histoire ! » Cela peut, semble-t-il expliquer cette volonté persistante d’écriture pour conjurer l’amnésie, le refus de l’amicale politique, celui d’un nouveau folklore. Dans « Nimu »le constat est amer : « Dès lors, l’affaiblissement constant de l’affirmation identitaire était trop souvent compensé par une exacerbation nationaliste de plus en plus vide de sens ». Son dernier ouvrage, « L’Ultimu », au titre si énigmatique évoque le dernier Corse sur l’île de la Giraglia. C'est le parcours d’un homme, d’une communauté, et d’une mémoire collective. Inventaire d’une vie avec des souvenirs, des êtres rencontrés, les archives, les recherches ... Rencontre avec cet auteur et éditeur cap-corsin aux œuvres si diverses, un auteur complexe.
Présentez-nous votre dernier roman au titre énigmatique "l’Ultimu" ?
Peut-être y a-t-il plusieurs entrées dans L’Ultimu, plusieurs niveaux de lecture comme il y a évidemment, dans toute oeuvre littéraire, plusieurs niveaux d’écriture. C’est pourquoi il est très difficile de commenter nos propres productions. Il n’est pas tout à fait sûr, au demeurant, que nous en soyons vraiment les auteurs. "(...) tout ce qui est réalisé est dans les écritures et, originairement, dans celles que nous avons codifiées depuis que le temps et l’espace conjugués ont ouvert la scène prodigieuse du destin. Nous laissons les humains s’ébrouer dans leur parc selon la loi mimétique qui leur donne l’illusion de faire et de raconter leur propre histoire exactement comme les personnages fictifs qu’ils imaginent et auxquels pourtant ils s’identifient (...). Ils ne savent pas qu’eux-mêmes sont des personnages dont nous sommes les auteurs. Leur consistance, leur réalité et leurs itinéraires sont le support de nos expérimentations sur le vivant des écritures (...) Nous qualifions des personnages - auteurs, écrivains, romanciers, scénaristes - pour produire des histoires dans le seul but de consolider la primauté des mots indépendamment de la pertinence des discours". Cet extrait résume un des thèmes sous-jacent de l’Ultimu. En fait, j’avais prévu de raconter une histoire qui pourrait se décliner ainsi : Le dernier Corse sur l’île de la Giraglia et/ou chaque homme à ses derniers jours et/ou le dernier homme à la fin des temps.
Qui est ce dernier Corse, perdu sur l’île de la Giraglia ?
C’est peut-être celui qui écrit, non pas l’auteur de L’Ultimu, mais chaque auteur quel qu’il soit, où qu’il soit et quel que soit le fond ou la forme de son oeuvre. "L’écriture est un effort désespéré pour retenir ce qui a vocation à disparaître dans la lenteur minérale ou la fugacité du vivant. J’ai conscience qu’on recherche le temps perdu parce que c’est perdu d’avance, mais c’est aussi ce qui donne un sens à la dignité humaine. Ecrire, c’est écrire sa propre mort. C’est renvoyer aux dieux hypothétiques l’image de leur imperfection ou de leur monstruosité. Les histoires n’ont de sens que par cet effet de miroir. Les personnages innombrables qui les peuplent sont aussi virtuels dans la brièveté romanesque que les générations humaines dans l’accomplissement de leur destin. Celui qui écrit ramasse le monde, amenuise l’espace, compacte le temps et préfigure la mémoire qui se dévide aux approches de la fin. Les jours et les nuits alternent avec la fulgurance de l’éclair. Les heures innombrables clignotent et se réduisent à l’impermanence de l’instant. Les souvenirs s’évadent qu’une armée de mots hérissés sur les pages essaie en vain de contenir. Je peux dire l’ombre et je peux dire la lumière mais je ne peux faire ni l’une ni l’autre."
Vous êtes aussi à la tête de la maison d’édition A Fior di carta, qui publie des ouvrages fortement ancrés dans le contexte insulaire ?
A la tête, c’est un bien grand mot. Je suis tout simplement un éditeur militant avec un statut juridique d’auto-entrepreneur. J’ai publié une trentaine d’auteurs et une cinquantaine de livres que j’ai réalisés pour la plupart artisanalement rassemblant chaque page, une à une, à la main. Cela vous donne une petite idée de mon travail. Mais, pour les dernières parutions, j’ai fait appel aux compétences de Pierre-Dominique Sammarcelli. Je tiens donc à ancrer mes publications dans le contexte insulaire au niveau culturel, certes, mais aussi au niveau économique.
A travers vos ouvrages et le travail accompli par A Fior di Carta, c’est "l’identité littéraire corse" que vous tentez de mettre en avant ?
Bien sûr ! J’ai repris la célèbre expression "Canta u Populu Corsu" pour en faire "Scrive u Populu Corsu". La production musicale prend parfois le risque de la folklorisation. La littérature, constitutive des communautés spécifiques, traduit mieux la réalité du roman national dans sa vigueur mais aussi dans ses faiblesses voire dans son épilogue apocalyptique.

Charlie Galibert
Anthropologue et philosophe

A Jean-Pierre Santini, « L’Ultimu »
Ainsi, l’homme et les sociétés humaines ne seraient que le jouet du destin - pas du destin grec ou latin, glorieux, humain, mais d'un cénacle de Dieux Technocrates qui ont inventés l'écriture et, bien avant cela, créé l'espèce humaine pour en jouer, appliquer, regarder se réaliser sous leurs yeux le programme prévu par eux pour les hommes. 
Au dedans de cet espace tout entier créé et suscité par les Dieux technocrates du Haut Lieu, la Corse et les Corses ont été créés pour vérifier et valider en quelque sorte l'imaginaire de la thématique « peuple » - fondée sur la mémoire, l'organisation politique, le rapport à la terre.
Dont il importe peu, finalement, que ce soit une île, puisque l'insularité, cet art paradoxal et oxymorique des frontières et des oppositions pensées ensemble (« Terre mer » comme le synthétise si bien Ursula le Guinn) n'est guère esquissée dans l’ouvrage. 
Il s'agit donc d'une mise en abyme du thème de l'auteur visité par ses personnages ou des personnages visités par l'auteur avec, ici, un auteur (Samuel Romani) qui utilise un compatriote (Andria Costa) comme sujet/objet, à la fois personnage de ses romans (comme c'est déjà le cas dans Nimu), comme prête-nom pour certains de ses écrits, alors même que Samuel est Jean-Pierre Santini qui parle de lui comme d'un personnage de ses romans à qui il fait créer un méta-personnage (Andria Costa). Dans « La tour sombre » se, immense roman de Stéphane King de près de 3000 pages, les personnages du roman viennent visiter King dans le roman, bien sûr, mais aussi dans la vie réelle, pour le protéger d'un accident qui lui est réellement survenu – in real live, comme on doit dire désormais pour être compris par les habitants du net. Il ne manque à l'Ultimu que la présence réelle (c'est-à-dire romanesque) de Jean-Pierre Santini comme personnage - mais il apparaît néanmoins (du moins son prénom) en tant que signataire du Manifeste de Luri, mythe fondateur et rite initiatique de l'operata culturale. Gageons que les autres signataires éprouveront un plaisir (rare, précieux, honorant, glauque ?) à se découvrir morts, transfigurés, dans le roman, et sauront en tirer une certaine fierté - ce qui semble d'ailleurs se vérifier par la présence même dans l'extrait de textes dans lequel figure la présente note de lecture, de quelques-uns de ces signataires. Tout comme, encore, la mise en abyme, de leurs propres notes de lecture, figure in extenso dans l'Ultimu pour ceux qui sont convoqués à travers leur note de lecture de Nimu. 
Cet art du dédoublement, de la démultiplication, de la méta-méta-réalité ou de la méta-méta- littérature, relèverait certainement, pour la vénérable académie des psychiatres, d’une taxonomie en termes de paranoïa ou de schizophrénie (peut être Xavier Casanova pourrait-il nous renseigner, lui qui sut composer un traité d’« humanités résiduelles », sans que l’on puisse conclure, avant enquête, si se fut avant ou après la disparition de l’ultimu ?), en tous les cas du syndrome de l'adolescent qui ne pouvant supporter que le monde survive à sa propre disparition l'entraîne, avec lui, dans sa propre mort, comme l'indique si bien les fantasmes de ses jeunes suicidaires qui n'aiment rien tant qu’imaginer leurs amis et parents pleurant à leur propre enterrement.
Il me suffit bien de me positionner comme anthropologue, philosophe et écrivain moi-même pour donner à entendre les parentés littéraires de cet ouvrage (Borges, Bioy Casarès et Cortazar, pour les sud-américains, Kafka pour la métamorphose, Maupassant pour le Horla, oserais-je Proust pour le bonheur de l'introspection, et j'en passe) et pour évoquer des thématiques aussi importantes que l'écriture (son invention, son rôle, dans l'histoire de l'humanité, le passage de l'oralité à l'écrit, la déconstruction de Derrida, Sloterjik, encore), le sens de l'histoire, de la mémoire, l'invention de la tradition, la puissance des arrières monde, l'impossibilité de dire la réalité et à plus forte raison de la communiquer. 
Et cette image si forte (et d'autant plus en Corse) de la translation des lieux de mort (ces autres lieux de vie), très proche finalement de certains débats théologiques moyenâgeux qui se demandaient si la résurrection serait celle des corps pourris ou des corps glorieux) et de leur dispersion dans la mer, dont la propagation de l'incinération (due, à l’origine, en plus d’une touche civilisationnelle, au simple manque de place pour les vivants), montre le chemin, sinon déjà l’advenue. J'ai eu l'occasion d'écrire à Jean-Pierre Santini combien j'avais été « honoré » de trouver concrétisé littérairement cette « mort corse en voie de disparition » dont je m'étais fait l'écho aux journées de Marignana de 2010. 
Mais ce n'est pas que la mort qui est en voie de disparition, c'est bel et bien la vie entière - quoi que l'on ne sache trop ce qu'il advient du non-humain, l'autre que l'humain dans cette disparition, dont on pourrait, après tout, à la suite de Camus, se réjouir, de ce que la terre serait ainsi rendue à sa beauté originelle native. La stupéfaction devant le monde, l'impression que produit l'insaisissabilité du monde et qui nous laisse muet, pantois, émerveillé, souffrant et en deuil du monde hors de nous. Cette sensation blanche que nous connaissons tous et ne partageons qu'exceptionnellement, derrière les mots, dans l'expérience de l'incommunicabilité, dans les situations limites mais aussi dans notre simple présence d’homme devant le monde (les couchers de soleil, la mer, le deuil, l'amour, la souffrance, l'émerveillement devant une bête ou devant une œuvre) - l'esthétique entendue comme sensation définie à la fois comme perception et processus de connaissance, cadre de réception de l'événement et manière d'habiter le sensible et le senti.
Combien de temps faudra-t-t-il à la cicatrice à ciel ouvert de la mine d'amiante de Centuri pour retrouver, à la place de son sinistre « visage humain », un « visage naturel » – au sens de la nature naturante ?
Il y a donc la disparition de la mort, de la mémoire, du souvenir (seulement conservée sur une des fenêtres de l'ordinateur, Démo-Chronos, dont il n'est pas non plus difficile d’identifier d'ores et déjà les sites bien réels comme lieu de culte et d’archives obituaires sur le net, y compris, bien sûr, en Corse (cf. Corse Votre Hebdo, 2010, 29/octobre/4 novembre, Les écrans sont éternels/Dans la nuit brune du Net, pp. 8-9). Mais il était si évident de réaliser que si la mort disparaissait, la vie n'avait plus de sens, comme l'indique à satiété le récit de la tentation d'Ulysse par Calypso : la mort est notre richesse, notre différence, donc notre identité d'homme. On s’accorde à penser que le refus de l'immortalité par le choix de Pénélope et d’Ithaque, est celui de l'amour et de la terre, mais plus profondément, ce choix d'Ulysse est celui de la mort contre l'immortalité, parce que la mort définit l'humanité.
La mort a cette importance-là de provoquer l’expérience collective, de provoquer la culture. Parce qu’elle est inéluctable, nous sommes forcés d’élaborer un monde, d’élaborer du sens, de négocier avec cet inconnu, et dans cette négociation de construire des rapports sociaux. La mort provoque l’élaboration culturelle parce qu’elle est limite, détermination du rapport au monde. Effacer la mort (Ulysse choisissant Calypso), ce serait perdre sa qualité d'homme, sa qualité culturelle grecque, réponse spécifique à la question de la mort. Et ni Calypso, ni aucune nymphe ne pourrait apporter une réponse, fût-ce rituelle, à la mort. Ulysse choisit Ithaque et Pénélope, l’île et la femme. À travers ces deux figures, il choisit la mort. Contre le recommencement infini d’un amour inhumain, qui contient en lui une impossible fin, il choisit l’île et la femme, un retour en forme de (re)commencement humain et une fin humaine.
Belle, aussi, cette image des humains qui disparaissent, un soir où un matin, en laissant leur porte entrouverte - portes entrouvertes qui étaient jusqu'il y a peu, encore, dans les villages insulaires, le signe de leur hospitalité, de leur ouverture à l'autre (à moins que, tout comme sourire est une façon de dissimuler que l'on montre les dents, l'hospitalité n’ait jamais aussi été qu'une façon de désarmer l'autre.
Le grand modèle, peut-être, de ce roman, ne serait-il pas Robinson ? Tous les Robinsons de toutes les robinsonnades. Car Robinson, bien sûr, est moins le roman de la solitude humaine que, au contraire, celui du moment et du lieu de tous les autres possibles. L'île n’est déserte que d’être peuplée de tous les autres possibles. De tous les Vendredi. De toutes ces empreintes qui sont la trace de l'autre comme absolue (Cf. le dernier roman de Chamoiseau). L’île déserte est d’abord diserte. L’autre comme premier, originaire. Robinson dit qu'on n'est jamais seul, qu’on est toujours habité/peuplé de tous les autres, quels qu'ils soient, qu'ils nous constituent. Qu'avant la pensée est l'obligation de l'autre, avant le cogito, le bonjour. Robinson a bien lu Levinas. Le Robinson Costa de Jean-Pierre Santini n'échappe pas à la toute-puissance de l'autre : son passé, son militantisme, ses compatriotes de lutte, moqués et travestis par des patronymes à peine décalés ; mais aussi le Grand Autre de la mystique politique corse : Pasquale Paoli. Mais encore l'autre qu’est la femme, qui, bien sûr, ne peut être que rédemptrice, mère-amante, avec un peu de sororité aussi, puisqu'il faut bien que le sang parle, fasse lien. Robinson Costa appelle les autres, les convoque, les fiche sur le papier, puis dans la pierre, les minéralise, en transmuant cette minéralisation en lumière et transformation signifiante, quasi extraterrestre, dans et par le syncrétisme des épitaphes, des stantari, l'hommage à Filitosa (oh ! l’image de Filitosa transformé en vaisseau extraterrestre et quittant l’Île…), mais aussi avec l'image du Golem, inversion du passage de la mort à la vie, de l'inerte au mouvement. Ou bien, il sublime l’autre dans l'image rédemptrice (la vierge tutélaire, patronne matrone de la Corse chrétienne) de la femme, d'une différenciation naturaliste de l'homme et de la femme, car, pour l’auteur, à l'évidence, seul sauve l'amour, seul survit l’amour - mais à quel prix si l'on pense à cette plaque funéraire gravée par anticipation de la mort des deux grands amants du livre, qui fait que l'on ne sait pas si l'amour est plus fort que la mort ou l'amour que l'amour. Si, allez, on le sait bien, vous et moi !
Et encore : cet envol des extraits de ses propres textes rêvés par Jean Pierre Santini comme se déposant sur la Corse (au moins sur le Cap) comme autant de substitut au manque réel de lecteurs corses pour une telle littérature qui, pourtant, littéralement, par ses images, sa fonction, son constat, devrait faire bouger les cerveaux et les corps corses et les faire s'émerveiller (c'est-à-dire, devenir humbles) de se voir ainsi élus comme le dernier peuple. Il y aurait encore beaucoup à dire sur le « dernier peuple », le « peuple élu » (une sorte de « judéité » du peuple corse…) : encore quelque chose à demander à Jean-Pierre Santini sur cette place accordée à l'hébreu comme langue, comme langue originelle, langue des langues, cette croyance à l’ur-sprache magique, au sens dernier, et premier, qui aurait prise sur le monde et lui donnerait vie, comme, encore, dans l'image du Golem, ou dans le nom (imprononçable, interdit) de Dieu. Peut-être faut-il chercher ici quelque ésotérisme dont les origines mystiques du peuple corse (déclinaison toponymique, paradis perdu…) apportent régulièrement leur lot de monstres anthro-pologiques qu'aucune Canca ne saurait venir enlever. 
Il n'empêche qu'elle est bien belle cette image de la poésie se déposant, portée par les ailes du vent, sur la peau du monde - image funéraire, qui au-delà de la disparition de l'homme, cette ride sur le sable de Foucault, tend désespérément à laisser une trace de lui, la trace la plus froide, la plus mortelle dans l'histoire du monde (Sloterdjik) : l'écriture, les mots, cette forme de dés-expression du monde qui, à la fois traduit notre façon de lutter et de tenter désespérément de le saisir et de constater que nous le ratons à tous les coups, qu'il nous fuit, nous refuse.
Peut-être cette stupeur/émerveillement/étonnement qui est dû à notre séparation d'avec le monde (et d’avec les hommes) est-elle le fond du ressenti par rapport au monde et aux autres, à la nature et à l'humain (la nature et la culture) qui excède le langage et qui explique pourquoi existe l’art – et donc l’écriture de l’Ultimu, l’ultima scrittura - mais peut-être aussi toute activité sociale et humaine en tant que tentative de remplir notre déchirure/séparation d’avec le monde. Le monde est là, devant nous, et tous sens réceptifs - bouche ouverte, yeux écarquillés - nous souhaitons l'accueillir, le prions, l'espérons, le forçons - mais il ne vient pas. A Tipaza, la respiration du ciel et de la mer est apparue à Camus comme la seule image du sacré : la tendre indifférence du monde que Pessoa appelle plus radicalement la stupéfiante objectivité du monde. Devant le spectacle du soleil et des nuages courant au dessus du jardin Boboli, Camus se sent littéralement projeté hors de lui et en tire la leçon que le monde est beau et que hors du monde il n’y a point de salut, que l’homme n’est rien et que la vérité du monde c’est la nature sans humains. Ainsi toute vérité porte en elle son amertume, en même temps que toute négation contient une floraison de oui. 

L'autre est impossible chez Santini. Les camarades ont trahi la cause ou bien étaient toujours déjà intéressés, les commensaux n'existent pas vraiment, entre villageois on se croise à peine, les Grandes Figures ont été mal comprises, les bêtes n'existent pas, la nature est là, mais elle n'a pas de rôle : nous sommes dans l'oubli de l’Etre, et plus : l'histoire a rattrapé puis déposé l'homme dans ses poubelles et il ne reste plus rien que le consumérisme et l'individualisme. Des Grands récits ne subsistent que les hymnes (A Palatina, Barbara Furtuna, le Salvi Régina, le dernier lamentu en l'honneur de Pétru Albertinu), nous sommes dans un monde d'archives, survivant à l'homme, et le dernier des hommes (rappelons-nous Nietzsche et le dernier des hommes, tout petit, se prenant pour une étoile) est aussi le dernier des archivistes, gardien de phare - phare de la civilisation disparue, phare de Babylone la grande putain -, gardien des livres et des dossiers, tel un Borges aveugle se débattant au milieu des traces, des restes, des traces de signes, des restes de signes, des signes de traces, de l'absence, du manque à dire, devant la mer immense, vide, silencieuse.
Seul autre qui trouve grâce, et encore, la femme. Mais la femme mystifiée, rédemptrice, donneuse d'amour de charme d'attention au seuil de la vieillesse et de la mort quand affluent les souvenirs mauvais et les regrets. Une femme fantasmée, policée, désirante et désirable, toujours infiniment supérieure, toujours infiniment dominée, qui elle aussi appartient au passé de l'homme. Le passé composé de la femme de l'homme. Le futur toujours déjà antérieur.
La Corse, le Cap, Imiza : un paradis ravagé, ruiné, détruit, déserté - c'était déjà le cas dans Nimu. Adam et Ève ne se sont jamais « connus », bien sûr jamais aimés. Car il y a le constat (le Costa !) de l'amour comme impossible, à la fin, et se diluant dans les mots, la poésie, avant de se disperser sur le Grand Corps Organique de la Mère Corse, consacrant la fin de la « puissance » corse dont José Gil traçait le portrait sublimé dans les années 80 et que les démiurges technocrates du Haut Lieu décident d'arrêter, comme on arrête une expérimentation avec les souris - dont il faut rappeler que le « Guide du routard galactique » faisait le peuple dominant de la Terre. 
On ne saura pas si l'ultimu n'est que le dernier des corses ou le dernier des hommes (« Je suis une légende ») mais la Corse de Santini est tellement assimilée au monde que cela, en fin de compte (conte ?) n'a plus guère d'importance. Microcosme, macrocosme, l’île est le centre du monde, le centre des mondes, aussi bien toutes les îles que celle-ci en particulier et que celle-là de Jean-Pierre Santini. Microcosme en nage, qui après le délicat exercice de godille qu'a constitué le clanisme dans les siècles de son fonctionnement, devient une « île à la mer », telle un « bateau-livre ». En un autre temps, je me rappelle que l'on cherchait le tappu par lequel la Corse disparaîtrait en elle-même, comme un petit trou noir.
J’ai oublié la référence à Auster. Il y a du Paul Auster dans les si belles « litanies » des villageois, dans ces micros biographie, qui font comme autant de « romans-gouttes » qui nourrissent le « roman-fleuve » de la vie, mais qui, toutes, en fin de compte, sont scandées, soldées par la mort : en moto, de maladie, de lassitude, de vieillesse.
Et puis c'est vraiment la fin, car il n'y a pas d'enfant dans l'ultimu (il n’y en avait déjà pas dans Nimu) et l'absence d'enfant ne saurait faire d'enfant, il n'y a d'enfance que dans les références tétues et obsessionnelles au livre collectif de 2010 sur l'enfance, comme si l'écrivain Santini voulait torturer son propre texte, voulait revenir sur les mots qui le disent plutôt que la dire, cette enfance. Peut-être est-ce un (dernier) clin d'oeil à ce qu'est devenu l'enfant corse, aujourd'hui, dans le délitement des parentèles, la recomposition des familles, la mutation des transmissions : l'enfant roi consumériste technologiquement appareillé, quand on disait il y a encore peu de lui : méliu mortu ché tortu…
Il faudrait aussi parler de cette vision d'Internet comme une réduction totale de la réalité par laquelle Santini rejoint l'inspiration de Big Brother, de « 1984 », ou de « Farenheit ». Microsoft n’est pas devenue seulement le monopole le plus lucratif et le plus puissant de l’histoire du monde, elle a aussi la capacité de contrôler l’infrastructure informationnelle de la planète. Pour la génération qui n’a connu que la TV et l’écran, le mode de pensée et la vision du monde est formatée selon de tous autres critères et de toutes autres valeurs que les générations précédentes, dans ses façons de percevoir, sentir, penser et agir le monde. Un jour, pour cause d’économie de mémoire vive, les actionnaires de Google décideront de raccourcir les livres sacrés, les ouvrages de poésie, de sociologie. « Google is watching you ».Déjà, partout dans le monde, les ingénieurs de logiciels travaillent selon les mêmes méthodes, sur des bases de données construites sur les mêmes principes. Nous assistons à l’éventualité que c’est ce système qui va former nos enfants, leur inculquer les valeurs de néolibéralisme et la forme de vie dans laquelle ils vont vivre, cependant que de moins en moins l’éducation ne sait le faire. Des logiciels circulent sur la planète avec l’ambition déclarée de nous apprendre à apprendre ou à interroger, c’est à dire à penser. L’ancien principe d’acquisition du savoir n’est plus lié à la formation de l’esprit. Ce pour quoi on peut se demander si la nature même de la pensée et du savoir ne seraient pas menacées, lorsque toute ambivalence et mystère poétiques, tout questionnement radical d’ordre philosophique, sont refoulés ou repoussés à la marge. 
Comment peut-il se dire quelque chose entre nous ? ». Autour de cette interrogation, on peut repérer la genèse du sens, la nature de la rationalité et la structure de la responsabilité. C’est la question de l’humain dans l’homme qui doit être posée, quand la mise en exploitation du globe, la massification des hommes, le nivellement du pensable, donnent à réfléchir à ce que nous pourrions être en train de perdre – à ce que nous aurions déjà perdu…. 
Santini, en bon philosophe écrivain marxiste, post hégélien, aime à écrire la fin de l'histoire. En plaçant l'histoire au centre de tout (Hegel, Marx), en l’installant sur le trône de Dieu, au détriment de la nature et de la beauté, nous avons rejoint le camp des barbares combattus par les Grecs. La civilisation mécanique, puis technétronique, puis post-post moderniste, dès lors, en est la suite logique. Les deux guerres européo mondiales, les camps, la  bombe…  La fin de l'histoire militante, la fin du versant social de la lutte (s'il exista jamais !), la fin du FLNC, la fin du nationalisme, la fin de la politique, la fin de la communauté, la fin du village glissant lentement de la montagne vers la piaghja, du cœur historique de l’aria falcinu vers les lotissements, les espaces commerciaux où se blanchit l’argent sale et où les jeunes corses iront se louer en CDD, dans la direction indiquée par les cimetières déversés dans la mer - la fin de l'île, la fin du monde.
Jean Pierre Santini a pris un beau risque avec cet ouvrage difficile, et, bien sûr, parfois trop long, sans doute : celui d'avouer que la Corse n'existe plus (pour lui, parce que le peuple corse n'existe plus), parce qu'elle est devenue une annexe du continent (consommation, consumérisme, individualisme, précarité, pauvreté, dissolution des liens sociétaux, peopleïsation) : c'est un désormais un réseau social parmi d'autres, tapotant sur les touches, ébloui par les écrans bleutés des ordinateurs et des séries télé, accueillante pour les managers, le marketing, l'incinération…
Plus belle la vie, plus belle la mort.
Que lie d’autre que le dernier livre ?
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Date de dernière mise à jour : 02/11/2017