OEUVRES N.PAGANELLI

U CANTU DI I CANTI, article de Ghjacumu Fusina

Ghjacumu Fusina
Poète, écrivain

Article paru sur le site de Musanostra

On désigne sous ce nom un poème attribué selon la tradition à Salomon, bien que la langue employée paraisse postérieure à celle de l’époque. Tous les cantiques sont des chants d’action de grâces composés à la gloire de Dieu et celui-ci serait le chant suprême parmi les livres poétiques de la Bible. Mais ce qui est troublant c’est qu’il est une apologie de l’amour parfait, non éthéré et spirituel mais largement nourri d’évocations sensuelles dans un dialogue sans fard entre homme et femme. De nombreux exégètes se sont lancés dans des interprétations variées sur la séduction qui émane du texte, sur les métaphores qui le parcourent, et sur la force étrange qui lui a fait traverser les siècles sans perdre de sa puissance. Considéré parfois comme le premier grand texte féministe sur les amours humaines, il a inspiré de nombreux artistes, peintres, musiciens, écrivains et poètes. Comment n’aurait-il pas séduit Norbert Paganelli qui a choisi la traduction du pasteur Louis Segond à partir des versions grecques et hébraïques ? Mis à l’épreuve du public rencontré lors des escales poétiques organisées avec son ami Henry Dayssol, ces dialogues lui ont semblé plaire particulièrement à un lectorat actuel : de là germa l’idée d’en proposer une adaptation bilingue corse-français illustrée par des peintures de Dominique Casaux. 
Voici quelques passages pris parmi tant d’autres :
Lui : « Tes dents me font penser à un troupeau de brebis fraîchement tondues, qui remontent du point d’eau. (…) ta bouche est ravissante. Derrière ton voile tes pommettes ont la rougeur d’une tranche de grenade. Ton cou a l’aspect de la tour de David, bâtie toute ronde. (…) Tes deux seins sont comme deux cabris, comme les jumeaux d’une gazelle qui broutent parmi les anémones… »
Elle : « Mon bien-aimé est reconnaissable entre dix mille (…) Ses jambes font penser à des colonnes de marbre blanc, plantées solidement sur des socles d’or fin. Il a fière allure, comme les monts du Liban ; il a la distinction des cèdres. Sa bouche est douce à mon baiser, tout en lui appelle mon désir… »
On comprend aisément que les lecteurs de la Bible aient pu être troublés au fil des âges et charmés par la fraîcheur parfumée de ces discours amoureux champêtres exprimés avec une belle sincérité, sans pudibonderie, par l’un ou l’autre des partenaires. 
 
 

U CANTU DI I CANTI, article de Francesca Quilichini

Une femme libre au temps du roi Salomon


U Cantu di i Canti/Le Cantique des Cantiques : adaptation en langue corse. Illustrations Dominique Casaux, Ed. A’ Fior di Carta. 2014
Norbert Paganelli a traduit le Cantique des Cantiques en langue corse. Dans ce texte poétique fondateur apparaît la troublante Sulamite.
En ces temps où la liberté de la femme est remise en cause par les fanatismes, la lecture du Cantique des Cantiques est un formidable plaidoyer pour l’amour. L’auteur n’en est pas à son coup d’essai : il a reçu le prix de la création littéraire de la CTC et le Prix du Livre corse pour Da l’altra parti/De l’autre côté (Editions Colonna). L’essentiel de sa production poétique est bilingue et il n’hésite pas à s’investir dans les actions de terrain, qu’il s’agisse des Escales poétiques ayant pour but de mieux faire connaître la création poétique contemporaine ou de l’Operata culturale qui met en avant la notion de création collective.

Pourquoi vous êtes-vous intéressé au Cantique des Cantiques ?
J’ai découvert ce texte en lisant la Bible dans son intégralité. C’était une « épreuve » que je m’étais imposé il y a quelques années car je souhaitais me « frotter » au livre des livres qui est une des pierres angulaires de toute la culture judéo-chrétienne et irrigue donc notre univers mental que l’on soit croyant ou incroyant. En lisant le texte de l’Ancien Testament qui est à dominante sombre, je suis tombé en extase devant le Cantique car il tranche du reste du corpus par la fraîcheur, le ton et la dimension érotique explicite.


Erotique et si j’ai bien compris féministe avant la lettre ?
Tout à fait, le personnage central du texte est une jeune femme, la Sulamite, qui s’adresse à son amant lequel lui répond mais c’est tout de même elle qui est omniprésente. Nous ne sommes pas dans la thématique de l’amour platonique mais bel et bien dans la relation charnelle où le corps largement honoré. Cette liberté de ton de la Sulamite a fait dire par certains commentateurs que le texte a pu être écrit par une femme et qu’il constitue peut-être le premier texte féministe de la littérature universelle. Vous noterez d’ailleurs que j’ai fait appel à une femme : Dominique Casaux pour illustrer l’ouvrage afin qu’elle contribue à renforcer l’aspect féminin du texte.


Peut-on résumer le Cantique des Cantiques ?
La Sulamite, une jeune bergère, avait très probablement été séduite par le roi Salomon, lequel souhaitait l’introduire dans son harem en lui promettant une vie meilleure. Elle faillit y succomber (elle y succomba peut-être) mais, après réflexion, elle préfèrera revenir vers son amoureux qui est berger comme elle.
Il semblerait qu’il puisse y avoir une autre lecture du texte…
Oui, les théologiens juifs, chrétiens et musulmans (les trois religions du Livre) estiment que le texte met en scène, sous une forme métaphorique, l’amour de Dieu pour les hommes et qu’il convient de le décoder avec cette grille de lecture. J’avoue que, personnellement, je suis un peu sceptique sur cette approche car l’érotisme très charnel du poème s’accorde assez mal avec un amour divin mais après tout pourquoi pas… ?


Pourquoi une traduction du Cantique en langue corse ?
C’est une histoire toute personnelle…J’ai souvent entendu ma grand-mère me parler du Cantique qui, semble-t-il, était connu des personnes de condition modeste car ces dernières n’avaient souvent que la Bible comme ouvrage disponible. Si les enfants n’écoutent pas les grands-mères, leurs paroles demeurent néanmoins à jamais gravées dans leur mémoire et c’est en pensant à elle que j’ai souhaité traduire le texte. Ma grande surprise a été de constater que le poème conservait toute sa force et toute sa beauté dans notre langue, je comprends donc parfaitement que bergers et paysans aient pu en faire une adaptation afin, peut-être, de l’utiliser dans leurs déclarations d’amour….


Quelle variété de corse utilisez-vous ?
Ayant grandi et appris le corse dans le giron familial (à Sartène), c’est donc le pumunticu que je pratique naturellement. Si je voulais être plus précis, je dirais que c’est la variété talavesa du sartenais et non la variété rucchisgiana (celle de l’Alta-Rocca et de Porto Vecchio) qui est également parlée à Sartène. Encore une fois la translation du texte source vers le corse n’a posé aucune difficulté et nombreux sont ceux qui ayant lu l’adaptation m’ont dit : « On dirait qu’il a été écrit dans notre langue… » 


Une chose est certaine le texte a été écrit dans la langue universelle de l’amour et c’est bien cela qui fait son charme !


Francesca Quilichini
Magazine Femina/Corse Matin
 

MIMORIA ARGHJIENTINA/ UN SEL D'ARGENT, article de Véronique Emmanuelli

Mimoria arghjintina/Un sel d’argent
Il était une fois Sartène dans les années 1970
Edition A fior’di carta/La Gare
 
Norbert Paganelli retrace à travers des textes en corse et en français, illustrés par les photos de Joseph Nicolaï, la chronique de la vie quotidienne sartenaise. Un témoignage poignant, d’une belle vivacité.
 
Sartène et ses habitants se prêtent au jeu de l’autobiographie. Dans cet exercice, les étapes ordinaires du quotidien et l’ambiance des années 1970 tiennent une place essentielle. Non pas à la manière d’une anecdote nostalgique ou pittoresque mais comme une matière vivante, un legs insolent et digressif, satiné de lyrisme élémentaire, d’associations d’idées et d’émotions tenaces. La démarche prend la forme d’une succession d’images en noir et blanc d’une belle vivacité, emprunte à la poésie l’élan du vers libre. La succession de portraits est savoureuse et attachante.
C’est le cœur, la respiration, le regard de Joseph Nicolaï, photographe de presse et de Norbert Paganelli, écrivain, qui jalonnent cette captivante histoire. Leur amitié les a poussés à accaparer, ensemble, l’espace de leur cité. Très vite, la thématique autorise une réflexion littéraire. Il en résultera l’ouvrage « Un sel d’argent/Mimoria arghjintina ». Entretemps, la complicité entre les deux hommes s’est métamorphosée en promesse, faussement désinvolte, secrètement mélancolique.
«Joseph a disparu en 2007, alors même que le principe de cet ouvrage venait d’être fixé » rappelle Norbert Paganelli.
La langue corse à la rescousse
L’écrivain poursuivra seul. Le chapitre commun reste beau et crée une urgence. « Un jour, Joseph me montra quelques dizaines de clichés prises tout au long de sa carrière de correspondant de presse en me demandant d’en faire quelque chose ». L’art du journaliste tient à l’authenticité, à la fidélité, à la vérité des sujets qu’il photographie. Il relève du devoir professionnel, fait résonner des familiarités avec la population de « la plus corse des villes corses ». Au passage il déclenche une volonté généreuse. « Joseph avait la conviction qu’il fallait partager les photos avec la population. La méthode pour y parvenir consistait à associer dans une parution ses clichés et mes commentaires ».
Norbert Paganelli se montra au départ réticent. La saga intime et collective de la ville possède ses propres équilibres. 
L’écriture ne lui semblait apporter à l’ensemble qu’une dimension superflue. Bientôt pourtant la puissance évocatrice de l’image l’emporta sur le raisonnement. « Les clichés ne n’avaient pas laissé indifférent. Ils avaient déclenché une curiosité, suscité une forme d’engouement. Alors je me suis mis à écrire. »
Norbert Paganelli et Joseph Nicolaï établissent une liste d’une trentaine d’images assorties de leur texte en langue française. Ce travail de sélection débouche sur une petite édition en 1997 pour le compte de la galerie d’art « U Pitraghju ».
Le témoignage à coups de portraits individuels, de contre-plongées, de groupes et de grand-angle rencontre un beau succès. « Les quelques centaines d’exemplaires furent rapidement épuisées » se souvient l’auteur. L’expérience est réussie. Elle fait toutefois naître une tension parce qu’elle révèle un filon qu’il serait bon de creuser. Les deux hommes éprouvent le besoin d’ajouter du sens à la démarche. « Joseph n’avait de cesse de me voir continuer. Il avait d’autres instantanés et il voulait ajouter des traductions en langue corse ».
« Notre première idée était donc de proposer le même texte en version bilingue ». Cette option est vite abandonnée car « en nous appuyant sur un texte source, nous perdions le lien direct avec l’image. ». Suit un revirement. Les textes en langue corse seront des originaux, indépendants mais reliés « par une sorte de connivence ». La prise de position déteint sur le traitement de l’image. Il faut trouver une forme d’expression singulière. Elle passe par une mise en scène astucieuse. « Nous avons donc choisi de faire figurer la même photo mais à travers des cadrages différents.»
Pour le lycée Clémenceau
Dans tous les cas, les instantanés éveillent des réminiscences sur une cérémonie officielle, sur une manifestation de lycéens avides d’avenir qui « gardèrent longtemps le gout de la révolte, celle qui unit les hommes autour du cri. » Les convictions se forgent sous la banderole ‘le lycée doit rester à Sartène ». Pour toujours. Ce sont encore des cyclistes, des enfants sur un char de carnaval qui surgissent au premier plan. Les images ramènent à la place Porta : « espace où convergent les pas, les regards, les paroles », accompagnent les gestes d’une vieille dame en noir, ceux de joueurs de pétanque, ou de vendeurs sur un marché improvisé. Chacune de ces images parle de l’humain, de ses rêves, des activités et des rites sociaux qui le définissent.
De l’autre côté de l’objectif de Joseph Nicolaî et des textes de Norbert Paganelli, il y a aussi bien des enfants, des anciens, que le Catenacciu ou le prêtre de la paroisse. Celui qui « A dilla franca, mai ùn l’avemu vistu rida. Com’iddu si tinia rittu è sticchitu, ci paria maiuronu. » Le photographe déambule à travers les ruelles de la cité et capte ainsi la grâce éphémère de la banalité quotidienne.
Une démarche documentaire et humaniste avec, de plus, une valeur artistique.

Véronique Emmanuelli
La Corse votre Hebdo
Janvier 2010

 

MIMORIA ARGHJITINA/UN SEL D'ARGENT, article de Robert Colonna d'Istria

Mimoria arghjintina/Un Sel d’argent de Norbert Paganelli
Editions A Fior di Carta /La Gare


Disparu en 2007, Joseph Nicolaï était une figure sartenaise. derrière lui, bien vivante, il a laissé une œuvre du plus haut intérêt : des milliers d’images, en noir et blanc, qui portent témoignage de la vie quotidienne de ses concitoyens. Un livre lui rend hommage et la municipalité de sa ville natale vient de donner son nom au pôle culturel de la ville.
Un dicton corse assure qu’hè megliu ghjenti qu’arghjentu. Il vaut mieux avoir des gens que de l’argent. Cela était peut-être vrai à l’époque où il fallait soutenir des guerres, vis-à-vis de l’extérieur ou de tribu à tribu, et où de grosses réserves d’hommes valaient toutes les fortunes. De nos jours est-ce encore vrai ? N’y a-t-il de richesse que d’hommes ? Peu importe. Les photos de Joseph Nicolaï ont le mérite d’associer les gens et l’argent.
L’argent c’est le révélateur des pellicules employées par notre homme pour photographier la vie quotidienne de la sous-préfecture du Sud. Après une carrière dans le football qui l’a mené sous d’autres cieux, c’est en effet dans sa ville natale qu’il a été, pendant plusieurs décennies, correspondant local du Provençal-Corse.
«  Tous les matins, se souvient sa fille Paule, il partait, son appareil en bandoulière, à la rencontre de la ville. il la connaissait sur le bout des doigts mais il en était inlassablement curieux. » Au fil du temps, des milliers de clichés ont été accumulés : ils constituent une mine inépuisable qui pourrait donner des idées à des historiens, des sociologues, des romanciers. Sans parler des organisateurs d’expositions de photographies.
Les gens, ce sont précisément les habitants de Sartène, dans les années 1960, 1970, 1980, période si proche et déjà bien loin de nous. Notre homme les a saisis, ces habitants, jour après jour, avec le souci de témoigner de ce qu’ils firent et de ce qu’ils furent, et avec le projet, non écrit, jamais avoué –sans doute était-il informulable- d’exprimer, à travers ces clichés, l’amour de son prochain. Les personnes photographiées -rarement les lieux sont vides - sont représentées dans les instants les plus humbles de la vie quotidienne. L’un livre sa marchandise, l’autre garde ses bêtes, le troisième flâne, ne fait rien, discute, attend, prend la pose devant l’objectif ou pour une cérémonie devant un monument aux morts. Manifestations, sports, traintrain : la banalité est étonnante, avec le recul du temps - déjà étrangère - , et rassurante.
Toutes ces personnes chacune à leur manière, du collégien au député, du gendarme au retraité ou au pénitent encagoulé, tous sont Sartenais. C'est-à-dire qu’ils sont à la fois acteurs et spectateurs de leur propre ville, à la fois Corses, certainement, mais profitant, dans « la plus corse des villes corses », d’un statut d’extraterritorialité, comme s’ils appartenaient à une nation distincte : leur patrie c’est Sartène, monde à part, au cœur du monde. Ce sentiment de singularité, Joseph Nicolaï l’avait parfaitement compris et, jour après jour, image après image, patiemment, discrètement, il a fidèlement su en rendre compte.
Son travail, il l’avait publié. D’abord, évidemment, dans le journal qui l’avait employé. Ensuite dans la galerie qu’il avait créée et animée dans la maison familiale : U Pitraghju.
Aujourd’hui, c’est mieux que cela : un livre lui est consacré. Les images de Joseph Nicolaï ont en effet inspiré au poète Norbert Paganelli de beaux textes, en corse et en français, remplis de sensibilité et de nostalgie : du quotidien, ils permettent d’accéder à l’intemporel.
A la fin du mois de juillet, hommage suprême, le pôle culturel municipal attenant au centre d’art polyphonique de la région portera le nom de Joseph Nicolaï. Il n’y aura plus, là ou ailleurs, qu’à organiser une grande exposition de ses œuvres photographiques : elles en valent la peine.


Robert Colonna d’Istria
Magazine CORSICA 
Hors série 2010

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Date de dernière mise à jour : 08/01/2016